Dino Risi, décédé samedi à Rome à 91 ans, était l'un des maîtres de cette comédie italienne qui fit florès des années 50 à la fin des années 70. Un genre qui n'avait pas peur du
mauvais genre quand il fouillait le trivial pour brocarder la triste politique et nos pauvres existences. Les derniers films de Risi (dont les ratés
(1962) suffit à remettre les idées en place. La
critique française disait de Risi qu'il était un parfait cynique. Valerio Caprara (1), historien du cinéma, est plus subtil :
Du milieu des années 1950 au début des années 1980, le cinéma italien et son genre de prédilection, la comédie, aura connu son âge d'or. En ce début d'été, la Cinémathèque française projette 80
de ces films qu'on regroupe sous le terme commun de "comédies à l'italienne". Gros plan sur ces trois décennies cinématographiques qui continuent d'inspirer certains cinéastes transalpins.
Il n'est pas évident de définir la période dite de la comédie italienne. Pas vraiment un courant cinématographique (comme l'a fait remarquer le réalisateur Dino Risi, "pourquoi s'obstiner
à dire comédie à l'italienne ? Celles qui sont faites en Amérique ne sont pas appelées à l'américaine"),
elle est un genre de comédie, axé sur la satire sociale et très politiquement
incorrecte, qui s'étend sur une période de trois décennies, de l'après-guerre, plus précisément du milieu des années 1950 au début des années 1980, date de son déclin. Nous verrons quels
sont les acteurs de cet âge d'or du cinéma italien, à savoir les réalisateurs et comédiens protagonistes de ce renouveau du genre comique, ainsi que le type de discours véhiculé dans ces
oeuvres cinématographiques, qui ont construit l'histoire du cinéma italien.
Naissance d'un mouvement
Rappelons avant toute chose que c'est en partie la critique italienne qui a érigé en véritable genre la comédie à l'italienne et nullement le souhait des cinéastes de l'imposer comme tel. Après
ce petit rappel, venons-en maintenant aux origines du mouvement. Mélange de critique sociale, de bouffonnerie grotesque et d'ironie, la comédie italienne trouve sa source dans la tradition
théâtrale populaire de la Commedia dell'arte. En réaction au néoréalisme, dont Roberto Rossellini, Vittorio De Sica et Luchino Visconti en sont les ambassadeurs les plus significatifs,
le
genre traite, avec plus de légèreté, les mutations de la société italienne, des années du boom économique, au cours des années 1960, au désenchantement de la fin des années 1970. Gaieté
apparente cachant une certaine amertume, tels sont donc les ingrédients de la comédie italienne, dont l'énergie repose en grande partie sur les acteurs.
Les Alberto Sordi, Vittorio Gassman,
Nino Manfredi, Ugo Tognazzi et autres génies comiques italiens, trouveront leurs meilleurs rôles chez Mario Monicelli, Dino Risi, Luigi Comencini, Lina Wertmüller, Antonio Pietrangeli ou Ettore
Scola. Au cours des années 1950, alors que le pays entre progressivement dans une ère d'abondance, le genre comique tente d'en analyser les conséquences, positives comme négatives. Si la
comédie italienne dépeint surtout la petite et moyenne bourgeoisie, elle met en lumière les côtés obscurs d'un nouveau mode de vie, bousculé par cette émergente prospérité économique. Il en
découle une certaine forme de solitude de l'individu moderne et la perte de certaines valeurs. L'oeuvre qui annonce véritablement la naissance du mouvement est ‘Le Pigeon' de Mario Monicelli,
réalisé en 1958. Le film, qui relate l'histoire pathétique d'une bande de voleurs qui organisent un improbable hold-up, rend compte avec humour et dérision des thèmes de la solitude, des
marginaux, pour qui le boom économique n'a pas été favorable.
Années 1960 : le boom
La réussite du ‘Pigeon' doit beaucoup à l'arrivée de nouvelles figures du cinéma comique italien, dont le cinéaste Dino Risi. Avec déjà une longue série de documentaires et de fictions à son
actif dans les années 1950,
son talent éclate véritablement au début des années 1960 lorsqu'il signe deux chefs-d'oeuvre du rire, ‘Le Fanfaron' (1962) et ‘Les Monstres' (1963) avec
Vittorio Gassman. Ses films sont un assemblage de parodie, de satire sociale poussée à l'extrême, dans lesquels ses personnages renferment une authentique folie. Autre grand coup de maître,
‘L'Armée Brancaleone' (1966), réalisé par un virtuose du genre, Mario Monicelli. Le cinéaste signe une comédie décalée où la caricature est à son paroxysme. Les acteurs s'en donnent à coeur
joie face à tant de propositions de personnages aussi excessifs. Vittorio Gassman devient spécialiste dans l'art de jouer les cavaleurs et les escrocs à grande gueule. Le Romain Alberto Sordi
campe le plus souvent des rôles de lâches, de profiteurs et de paresseux. Quant à Nino Manfredi, qui brillera dans les films d'Ettore Scola, il incarne des personnages tantôt clownesques,
tantôt monstrueux. Marcello Mastroianni, bien qu'étant moins catalogué "acteur de la comédie à l'italienne", tourne dans diverses comédies de l'époque comme ‘Divorce à l'italienne' de Pietro
Germi, ‘Mariage à l'italienne' de Vittorio De Sica. Face à tant d'inspiration, les ambitions des cinéastes et des scénaristes ne font qu'accroître au cours de la décennie suivante.
Les années 1970 : consécration de Scola et Ferreri
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On ne change pas une équipe qui gagne. L'activité cinématographique italienne se poursuit au cours des années 1970 et l'imagination des réalisateurs et de leurs scénaristes ne faiblit
pas. Si les maîtres que sont Risi et Monicelli sont toujours en haut de l'échelle, de nouvelles figures vont apparaître sur la scène comique italienne, qui va subir de profonds
changements. Ceux-ci tiennent en compte le nouveau climat social, politique et économique qui vient de s'installer dans le pays, dont les années de boom sont déjà loin derrière et qui
vont progressivement se muer en un sentiment de désillusion. Parmi ces nouvelles figures, Ettore Scola, qui dès 1970 et son ‘Drame de la jalousie', avec Monica Vitti et Marcello Mastroianni,
va exceller dans un cinéma populaire et de caractère. ‘Nous nous sommes tant aimés' (1974), écrit avec ses complices scénaristes Agenore Incrocci et Furio Scarpelli, est un savoureux mélange
d'humour et de mélancolie, de sentiments tendres et nostalgiques. Avec toujours pour toile de fond le poids de l'histoire italienne, le film retrace la vie de trois amis, dont les chemins se
séparent pour mieux se retrouver. Plus féroce est le film ‘Affreux, sales et méchants' (1976), qui dépeint les bidonvilles de Rome, avec un Nino Manfredi impeccable en maître de famille
monstrueux et terrorisant. Ce film aurait pu être réalisé par Marco Ferreri tant il va loin dans la provocation et le grotesque. Justement, ce dernier s'affirme également dans les années
1970, durant lesquelles il défend un cinéma de type engagé et provocant. On peut citer ‘La Grande Bouffe' (1973) et ‘Rêve de singe' (1977). Ces années sont aussi marquées par la
réalisation de perles de la comédie italienne : ‘Amici miei', ‘L'Argent de la vieille', ‘Les Derniers Monstres' qui perpétue la tradition italienne du film à sketches, et dans un
registre plus dramatique, ‘Parfum de femme' de Dino Risi.
De la lueur au crépuscule
A la fin des années 1970, le genre de la comédie à l'italienne est en déclin et le cinéma européen traverse également une crise, due en particulier à l'arrivée de la télévision dans
les foyers. Rajoutons à cela une autre explication : l'Italie est en train de plonger progressivement dans la période dite des années de plomb et la production cinématographique s'en
ressent fortement. Quelques comédies apparaîtront tout de même sur les écrans, comme le dernier volet de la série de films à sketches, ‘Les Derniers Monstres', ou le film de Pasquale Festa
Campanile au titre évocateur, ‘Il Petomane' (1983).
Contrairement au courant néoréaliste, la comédie à l'italienne aura su durer dans le temps sans que le public s'en lasse. Trois décennies d'intense production cinématographique, dont les
oeuvres, qu'on sait nombreuses, font aujourd'hui parti du patrimoine culturel national et continuent d'inspirer certains cinéastes italiens, comme Nanni Moretti.
Sabrina Piazzi
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