Julian SCHNABEL, France, 2007, 1h52mn, avec Mathieu Almalric, Emmanuelle Seigner, Marie-José Croze, Anne Consigny, Niels Arestrup, Patrick Chesnais, Isaach De Bankolé, Jean-Pierre Cassel... Scénario de Ronald Harwood, d’après le roman éponyme de Jean-Dominique Bauby. Sélection Officielle, en compétition, Festival de Cannes 2007.
« Derrière le rideau de toile mitée, une clarté laiteuse annonce l’approche du petit matin. J’ai mal aux talons, la tête comme une enclume, et une sorte de scaphandre qui m’enserre tout le
corps. Ma chambre sort doucement de la pénombre. Je regarde en détail les photos des êtres chers, les dessins d’enfants, les affiches, le petit cycliste en fer-blanc envoyé par un copain la
veille de Paris-Roubaix, et la potence qui surplombe le lit où je suis incrusté depuis six mois comme un bernard-l’ermite sur son rocher. Pas besoin de réfléchir longtemps pour savoir où je
suis et me rappeler que ma vie a basculé le Vendredi 8 Décémbre de l’an passé… » (Jean-Dominique Bauby)
Ceux qui connaissent un peu le destin et le livre de Jean-Dominique Bauby seront d’accord avec nous pour dire que l’idée de les porter au cinéma – le livre et l’aventure intime qu’il raconte –
était particulièrement risquée, pour ne pas dire casse-gueule. Julian Schnabel, cinéaste à part, Américain de naissance, cosmopolite par choix, peintre plus que réalisateur, réalise son
troisième film en dix ans (après Basquiat et Avant la nuit) et déjoue tous les pièges, nous offrant une œuvre magnifique de justesse et d’humanité. Chapeau !
Le 8 Décembre 1995, un accident vasculaire brutal plonge Jean-Dominique Bauby, journaliste, rédacteur en chef d’un célèbre magazine féminin et père de deux enfants, dans un coma profond. Quand
il en sort, toutes ses fonctions motrices sont anihilées.
Atteint de ce que la médecine appelle le « locked-in syndrome » – littéralement : enfermé à l’intérieur de soi-même –, il ne peut plus bouger, parler ni même respirer sans assistance.
Dans ce corps inerte, seul un œil bouge. Cet œil devient son lien avec le monde, avec les autres, avec la vie. Avec l’aide de ses médecins orthophonistes, il apprend un mode rudimentaire de
langage : il cligne une fois pour dire « oui », deux fois pour dire « non ». Alors, on lui récite un alphabet dont les lettres sont classées par ordre de fréquence d’utilisation et avec sa
paupière, il arrête l’attention de son visiteur sur les lettres de l’alphabet qu’on lui récite et forme des mots, des phrases, des pages entières… Avec son œil, il écrit ce livre, Le
Scaphandre et le papillon, dont chaque matin, pendant des semaines, il a mémorisé les phrases avant de les dicter…
Sous la bulle de verre de son scaphandre où volent des papillons, il nous envoie les images d’un monde où il ne reste rien qu’un esprit à l’œuvre. Tour à tour sarcastique et désenchanté, «
Jean-Do » n’a plus que les mots pour vivre les fragments d’une existence qu’il qualifiait de mutante… Le film sort dix ans après sa mort, survenue en mars 1997.
Comme un peintre avec sa palette de couleurs, ses pinceaux, ses brosses ou ses couteaux, Schnabel utilise à merveille la lumière, les cadres, le son, la durée des plans pour nous amener au plus
prés de cette expérience rare. Il utilise la caméra subjective, la surexposition, les décadrages, les plans fixes comme autant d’outils narratifs au service de cette histoire qui ne pouvait pas
être racontée avec des moyens cinématographiques ordinaires. Il fallait une grammaire et un vocabulaire que ce peintre-cinéaste a su inventer et qu’il déroule en une œuvre fascinante aux
pouvoirs hypnotiques. Schnabel réussit ainsi à nous faire partager l’enfermement dans ce corps inerte, en compagnie de cet esprit bouillonnant, aussi drôle que désespéré, formidablement
interprété par Mathieu Amalric, et nous entraîne dans ce voyage intérieur pas comme les autres. Évacuant tout pathos, préférant proposer une réflexion sur la nécessité de communiquer et le rôle
de l’art pour survivre en tant qu’individu, Schnabel (et son scénariste Ronald Harwood, auteur entre autres de l’adaptation du Pianiste pour Polanski) nous livre un film juste, sincère
et bouleversant.






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