INTERVIEW DE VALERIA GOLINO
Après ‘Ma place au soleil’, Valeria Golino n’en finit plus de hanter les écrans français. L'égérie du '36, quai des Orfèvres' revient sous la direction de Francesca Comencini, dans la peau d'une femme forte et têtue, commissaire de police milanaise. Un rôle différent pour cette actrice, habituée des plateaux hollywoodiens et européens.
Entre les films d'auteurs, les productions hollywoodiennes et le cinéma engagé,
Valeria Golino navigue d'un rôle à l'autre. Dans
‘A casa nostra’, elle se bat seule contre la corruption. Motivée par le fond comme par la forme du film, elle nous livre ses impressions sur une Italie partagée entre un passé troublé et un avenir neuf, transparent et ouvert.
Comment Francesca Comencini vous a-t-elle présenté le scénario ? Qu'attendait-elle de vous ? Elle n'avait pas pensé à moi du tout, elle ne me voulait même pas ! Elle voulait quelqu'un de beaucoup plus masculin, de plus dur, de plus athlétique que moi. Elle avait déjà choisi une autre actrice, et je ne faisais pas partie du casting. Ensuite, elle a eu des problèmes avec cette actrice, un mois avant que le tournage ne commence. Alors le reste de l’équipe a tellement insisté, en disant
"Il faut que tu voies Valéria Golino", que finalement, un peu à reculons, elle est venue me voir. Et là, tout a changé ! On s'est beaucoup aimées, ça a été une grande rencontre. Elle m'a raconté le film, on a commencé à parler, j'ai lu le scénario et ça m'a plu. Un mois après, on a commencé à tourner.
Pourquoi avoir accepté ce rôle, y a-t-il eu des éléments dans le scénario qui vous ont particulièrement touchée ?Le sujet en lui-même était intéressant, bien sûr : parler de cette situation de corruption, que nous sentons tous les jours en Italie. On est informés de tout ça, tout le temps, on en parle entre nous, etc. Mais
c’est très rare que quelqu'un traite ce sujet, et cela me semblait une bonne occasion d'en parler, avec une personne aussi subtile. Le personnage m’a aussi attirée, même si ce n'est pas un personnage important, au milieu de ce film chorale. C'est un personnage complexe qui me semblait très différent de tout ce que j'avais déjà fait.
Justement, vous sentez-vous concernée par la situation en Italie, par les affaires successives de corruption ? Oui, ce n'est pas possible de ne pas être touché par ce genre de choses dans le pays dans lequel on vit.
La politique fait partie de notre vie de tous les jours. Même quand on n’en parle pas, elle est partout. On est plus ou moins frustrés. C’est paradoxal parce qu'on sait très peu de choses alors que l'on est très informés. On sait ce qui se passe, que des gens sont sur écoute - ce qui n'est vraiment pas bien d'ailleurs. Je pense que chacun a droit au respect de sa vie privée, y compris les criminels. On est trop informés, et on ne comprend rien, c'est de là que vient cette frustration. On se sent idiot… Et c'est pour ça que ça m'intéressait de rentrer de l'autre côté, de celui de quelqu'un qui est là, qui attend, qui cherche. Et pas seulement pour supprimer quelqu'un, c'est aussi pour une question d'éthique différente. Mon personnage est très moral, obstinément moral. Elle n'est pas là pour l'argent, car ces gens sont très mal payés. Mais ils prouvent qu'il y a des millions de personnes en Italie qui vivent très honnêtement, avec une éthique qui n'est pas lâche. Il y a deux Italie.
Vous pensez que les choses peuvent changer, notamment depuis le départ de Berlusconi ? Est-ce que cela peut faire évoluer la situation ?Je ne dirais pas que
Berlusconi est la cause de tout. Il est aussi, lui-même, une conséquence. Ce film n'est pas contre Berlusconi, parce qu'il y a beaucoup de choses qui ne le concernent pas, il n’est quand même pas responsable de tout. Le problème, c’est qu'il n'était pas seulement un homme d'affaires mais qu'il a aussi été notre Premier ministre. C'est important de le dire, il n'y a pas d'un côté le mal et de l'autre le bien. Je crois que, d'une certaine manière, depuis quinze ans, même si on est submergés d'informations, il y a un changement. On a un regard plus critique sur notre société.
Quelles sont les motivations qui poussent Rita, votre personnage, à ne pas se résigner face à cette corruption généralisée ?C'est une idéaliste, elle est têtue, et solitaire aussi.
Quand on est seul, c'est plus facile de rester dans sa voie, de garder ses opinions. Elle a une idée de ce qu'il faut faire. Mais d'un autre côté, c'est aussi une femme amoureuse, et, de la même manière, même si elle voit que ce n'est pas une relation juste, elle veut y croire, avec le même entêtement. C'est son caractère, elle est comme ça.
Vous travaillez beaucoup en Europe, et aussi aux Etats-Unis. Comment voyez-vous ces deux cinémas différents ?Cela fait maintenant quatre ans que je n'ai pas travaillé aux Etats-Unis, mais j'y reviendrai peut-être l'an prochain. C'est une industrie énorme, par rapport à nous, qui sommes des artisans. En France, la situation est entre les deux. Ici, vous avez plus de possibilités, vous faites de très mauvais films et de très bons films aussi. En France, environ 200 films sont faits par an, en Italie, le chiffre tourne plus aux alentours de 80.
Le marché est très malade. Il y a des films qui marchent, mais le plus souvent, et c'est horrible à dire, ce sont de mauvais films. Pourtant, ces dernières années, on sent un renouveau du cinéma italien…Oui, c'est vrai. Mais les films se font avec beaucoup de difficultés. Il y a de nouveau de grands réalisateurs, de très grands acteurs. Mais la plupart du temps, ce sont des histoires compliquées, il n'y a pas vraiment de grands scénaristes. Et je crois qu'en France aussi, il y a ce problème. Je pense que c’est dû à l’époque que nous vivons.
C'est un moment historique difficile à raconter, notre inquiétude face à l’avenir. C'est aujourd’hui plus difficile de faire de la poésie sur notre monde.
Propos recueillis par Simon Duflos et Marion Haudebourg pour Evene.fr - Avril 2007
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