La première scène est un plan-séquence incroyable qui suit une chaîne de montage comme on imagine qu’il en existe des milliers dans ce pays plus grand que nature. Le plan n’en finit pas de décliner à l’infini les gestes répétés et automatiques des ouvrières et ouvriers s’agitant sous la rumeur grondantes des machines, fabriquant les produits qui iront inonder les marchés du monde entier : fers à repasser, ventilateurs, interrupteurs électriques. Séquence à la fois étourdissante par l’immensité de cette chaîne mi-homme, mi-machine et effrayante, vision déshumanisée d’une ruche à fabriquer du consommable, du jetable.
Ces mêmes ventilateurs, ordinateurs, écrans de télévision, partiront dans des cargos, seront vendus, utilisés, puis finalement jetés pour revenir en petits morceaux dans des déchetteries de Chine, ironie du sort... Les déchetteries occuperont peu à peu les terrains vagues, envahiront les espaces vacants, les friches encore vierges, près des villages... Là, des gamins, des vieux, des moins vieux passeront des journées entières, l’échine courbée, à scruter le moindre composant récupérable, susceptible d’être refondu, recyclé, revendu... Bien sûr, les poisons des composants glisseront en douce dans les nappes phréatiques...
Puis, toujours avec ce regard à la fois pudique et lourd de sens, le photographe nous emmènera dans une vallée que l’on a pu découvrir dans le très beau Still Life où la construction sans fin du barrage des Trois Gorges mobilise des milliers d’hommes et de femmes, habitants de villes dévolues à l’engloutissement qui détruisent désormais leur maison pour récupérer les briques avec lesquelles seront reconstruites leurs habitations, sur les hauteurs. Edward Burtynsky s’attache également à la grandeur et à la modernité de la Chine à travers l’effervescence de centres urbains comme Shanghai, où d’innombrables gratte-ciel remplacent à un rythme rapide d’élégantes constructions plus anciennes, qui ont autrefois accueilli le flot incessant de nouveaux citadins emplis d’espoir. On y croise quelques nouveaux riches ayant fait fortune dans l’art ou l’immobilier, et des anciens qui ne veulent pas partir de leur petite bicoque coincée entre deux buildings...
Ce documentaire est à la fois la transmission de l’œuvre de Burtynsky, artiste engagé, et une réflexion sur l’industrialisation, la mutation des paysages et la condition humaine. Sans jamais aborder de manière frontale les sujets qu’il embrasse par le biais de la photographie, le spectateur y puise matière à une réflexion plurielle : écologique, économique, philosophique, politique,humaniste...
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