Petite douceur islandaise
INTERVIEW DE DAGUR KARI
Après le très réussi ‘Noï Albinoï’, le jeune réalisateur islandais Dagur Kári confirme avec ‘Dark Horse’, un “conte” urbain où l’esthétique soignée de la photographie vient nourrir une réflexion fine et pertinente sur notre société moderne.
Peut-être est-ce son Islande natale qui a inspiré le jeune Dagur Kári pour ce nouvel opus. Aux volcans et aux glaciers de son île, à la poésie de ses fjords et à la violente chaleur de ses geysers correspondent le noir et blanc de son film, les destins croisés et opposés de ses personnages, l’opposition entre plaisir et responsabilité, liberté et servitude, épicurisme et ascétisme... La vie est faite de ces choix, de ces contrastes. A ces choix correspondent des destinations et les chemins pour y parvenir sont infinis. A chacun son équilibre. En s’appuyant sur des personnages clairement dessinés et à l’humour cynique, une image et un montage minutieusement façonnés, Dagur Kári interroge nos existences.
‘Dark Horse’ : pourquoi ce titre ?Eh bien pour deux raisons. A l’origine, “dark horse” est une expression tirée du jargon des amateurs de champs de courses. On parle de “dark horse” à propos d’un cheval sur lequel personne n’a parié et qui pourtant gagne la course.
Cette expression résume assez bien la journée du personnage principal du film, Daniel… Mais c’est aussi un clin d’oeil amusé et amusant à une anecdote personnelle. Quand je suis allé m’installer quelque temps au Danemark où j’ai reçu ma formation aux métiers du cinéma, personne ne parvenait à prononcer correctement mon nom. A tel point que mes amis ont fini par laisser tomber et ont décidé de m’appeler “Dark Horse”.
Comment est née l’histoire de ‘Dark Horse’ ? Généralement, je n’aime pas trop fonctionner à partir de l’idée d’une histoire unique.
Je travaille à partir de centaines de petites idées qui peu à peu s’organisent et prennent la forme d’un film. Paradoxalement, ce n’est qu’arrivé au bout du projet que je vois émerger l’histoire dans son ensemble. C’est un peu comme un puzzle. On a des centaines de pièces devant soi et on ne peut voir l’image dans son intégralité que lorsqu’on les a toutes assemblées. C’était la même chose dans le cas de
‘Dark Horse’ même si j’ai, pour la première fois, travaillé avec un coscénariste, Rune Schjøtt. Nos idées passaient inlassablement de l’un à l’autre, comme une balle de ping-pong, jusqu’à ce que nous finissions enfin par voir se dessiner devant nous les contours de ce que serait notre histoire.
‘Dark Horse’ est un film très graphique avec une image noir et blanc granuleuse, des cadrages très travaillés. Pourquoi ces choix ?Quand je fais des films, j’essaie toujours de trouver un univers cinématographique qui emmène le spectateur quelques pas en dehors de la réalité.
J’aime les films qui nous transportent dans une bulle d’images et de sons. Et c’est ce que j’ai essayé de réaliser avec ‘Dark Horse’ par l’utilisation du noir et blanc, qui permet de créer une vraie force dramatique.
L’esthétique de votre film est à l’image de vos personnages. Tout en contraste… Oui, on peut le voir ainsi. Un personnage est mince, l’autre est corpulent. L’un est responsable, l’autre irresponsable… J’ai ponctué le film de tout un tas de contrastes de ce genre.
Quelles ont été vos sources d’inspiration artistiques ? Les années 1960 ?Oui. Je voulais que mon film soit débordant de vitalité, plein d’énergie. Et je souhaitais également prendre du plaisir, un plaisir enfantin, à raconter une histoire. Je désirais rester libre et insouciant, dans le bon sens du terme. Et je trouve que les réalisateurs européens des années soixante avaient tout cela en eux.
Quels sont les réalisateurs qui influencent le plus votre conception de la réalisation ?Personne et tout le monde.
Avec votre groupe Slowblow, vous êtes l’auteur de l’excellente bande originale du film. Peut-on la trouver dans le commerce ?Non, pas encore. Nous avons décidé de ne pas commercialiser la bande-son, mais notre prochain album studio inclura pas mal de morceaux de la musique du film. Alors patience…
Réalisateur, scénariste et auteur-compositeur : au final, ‘Dark Horse’ est un objet artistique avec une réelle unité… La raison pour laquelle je suis devenu un réalisateur était que je ne parvenais pas à faire le tri dans mon esprit parmi toutes les choses qui m’intéressaient. J’ai alors réalisé que
le cinéma était une excellente façon de rassembler tous mes centres d’intérêt : l’écriture, la musique, l’expression par l’image. Par contre, ce que je n’ai pas réalisé, c’est que le cinéma est aussi fait de 80 % d’attente et de stress. Et tout ceci ne fait pas partie de mes centres d’intérêt !
Votre film décrit l’incompatibilité de certains à vivre dans la société telle qu’elle est conçue aujourd’hui. A une esthétique nostalgique vous opposez une réflexion existentielle moderne…Je voulais que le film soit moderne avec également une dimension “vieille école”. Tout cela en même temps. Qu’il soit nostalgique à propos du temps présent.
Finalement chacun est amené à prendre ses responsabilités ou à assumer ses choix. C’est ça la morale de votre film ? Dans mes films, je n’essaie pas de dégager de morale, mais davantage de suggérer différentes possibilités d’interprétation.
Il ne s’agit pas pour moi de prêcher ou de donner une leçon mais plutôt de lancer en l’air tout un tas d’idées. Les spectateurs n’ont plus ensuite qu’à les attraper et les associer les unes aux autres de manière à en dégager leur(s) propre(s) conclusion(s). Mais c’est vrai que le thème de la responsabilité tient véritablement beaucoup de place dans le film.
Grandir, c’est trouver le bon équilibre entre responsabilité et envie. Responsabilité et plaisir. Si tu n’aspires qu’à satisfaire tes envies, tu oublies souvent tes responsabilités.
Et vous, pencheriez-vous plus vers les plaisirs de l’insouciance ou plutôt vers la morale qu’impose le statut d’adulte responsable ?Je m’acharne énormément à être un adulte responsable de mes envies et de mes plaisirs. A l’écoute de mon insouciance…
Votre film a été présenté à la sélection officielle Un Certain Regard du Festival de Cannes 2005. Comment ce film avait-il été reçu à l’époque ?Le Festival de Cannes est un grand festival et vraiment déroutant. Un jour tu portes un smoking et tu as tout un tas de gens qui t’applaudissent pendant vingt minutes pour ton film. Et le jour suivant, tu te réveilles avec une gueule de bois et tu lis des mauvaises critiques dans la presse. Je crois que la réalité est quelque part entre les deux.
Après le succès de ‘Noï Albinoï’, ‘Dark Horse’ a reçu toute une série de récompenses. Cette reconnaissance vous offre-t-elle de nouvelles perspectives ? Je pense que je suis dans une position privilégiée. J’ai aujourd’hui la possibilité de financer mes films et de les distribuer à travers le monde. Et j’ai conscience que réaliser tout ceci est aujourd’hui de plus en plus dur. C’est pourquoi je suis vraiment reconnaissant pour chacun de mes films qui a été mené jusqu’au bout.
Comment se porte le cinéma danois ?Je suis depuis maintenant pas mal de temps retourné vivre en Islande, mon pays natal. Donc je ne suis plus le cinéma danois d’aussi près qu’auparavant. Mais pour ce que j’en sais, il se porte plutôt bien !
Vos projets à venir ?Je travaille actuellement sur un film intitulé ‘The Good Heart’. Je vais le tourner aux Etats-Unis. Il sera achevé, on l’espère, cette année au plus tard. Le film se passe aux deux tiers dans un bar, dont le tenancier sera joué par le chanteur et acteur
Tom Waits. Par ailleurs, je fais pas mal de musique dans le magnifique studio tout beau tout neuf que nous venons juste de terminer.
Mathieu Menossi pour Evene.fr
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