hommage aux films noirs
THE GOOD GERMAN
Steven SODERBERGH, USA, 2006, 1h46mn, avec Cate Blanchett, George Clooney, Tobey Maguire, Jack Thompson, Dave Power, Ravil Isaynov, Robin Weigert... Scénario de Paul Attanasio et Joseph Kanon, d’après le roman éponyme de Joseph Kanon.

À peine installé dans votre fauteuil que le logo Warner, d’un noir et blanc d’un autre âge, vous arrive droit dessus. La musique, on ne la connaît pas, mais quelque chose dans notre mémoire nous susurre qu’elle est familière. Le générique arrive… non, ce film, on ne l’a jamais vu, et pourtant…
Pas le temps de réfléchir, de sortir ses fiches, de réciter ses classiques, c’est inutile, oui, ce film est d’une autre époque, oui, ce film est d’aujourd’hui et c’est un génie qui le signe.
Qui sinon pourrait être capable d’enchaîner les univers avec une telle aisance, un tel renouvellement, une telle intelligence ? (les frères Coen, peut-être).
Une fois encore, après l’intimiste et épuré Bubble, Soderbergh nous cueille par surprise et nous entraîne sur les sommets.
C’est beau, beau comme Humphrey Bogart qui fume sa clope sous la pluie. Beau comme un décor défilant à travers les vitres d’une berline qui roule sans tout à fait rouler. Beau comme un gros plan sur une cheville féminine qui ne dit rien, mais suggère tout. Beau à la manière du cinéma en noir et blanc avant qu’il ne se sente obligé de coller comme un baiser au monde tel qu’il est, en cherchant à tout prix à lui ressembler.
Beau et direct, comme un coup de poing qui claque au menton du héros. Beau et glamour comme l’ultime enlacement qui éclate plein écran avant de se refermer dans un fondu au noir.
The good german réussit l’impossible : réinventer un style, le réécrire au temps présent, en saisir toute la sève pour en extraire la divine essence et grâce à elle, fabriquer un petit bijou dont l’écrin serait d’hier, mais la brillance absolue, d’aujourd’hui. On s’attend à croiser Cary Grant, James Mason ou Lauren Bacall à chaque coin de rue…Georges Clooney et Cate Blanchet (voie rauque à la Dietrich, ambiguë, troublante, d’une violence sexy) les ont remplacés…et ils sont loin de faire pâle figure.
Steven Soderbergh ne s’en cache pas, au contraire, il le revendique : son film est un hommage aux films noirs des années 40. Casablanca, bien sûr, est la référence qui nous vient immédiatement à l’esprit, mais aussi Le Troisième Homme, ou Les Enchaînés… L’exercice de style est exécuté avec un perfectionnisme absolu qui ne laisse rien au hasard, ni les décors, ni la lumière, ni les prises de vue. La musique est là, pièce maîtresse d’un puzzle qui se construit sous nos yeux, omniprésente, grandiose, éloquente. Même le jeu des acteurs semble être du temps passé : diction, manière de se mouvoir dans le cadre, mouvements félins.
Il aurait pu se contenter d’être un copiste inspiré, il fait bien plus : le noir qu’il embrasse est aussi celui avec lequel il dessine l’horreur du nazisme, et le chaos de l’après-guerre.
Alors que la Seconde Guerre Mondiale vient de s’achever, le journaliste de télévision américain Jake Geismar revient à Berlin, où il a vécu avant la guerre, pour couvrir la conférence de Potsdam, où Truman, Churchill et Staline se partageront le monde en zones d’influences. Par hasard (ou pas), il retrouve une ancienne maîtresse, Lena Brandt, qui cherche à fuir la ville en ruines. Un jeune soldat américain opportuniste et magouilleur cherche à l’aider. Mais dans un Berlin affamé en proie au marché noir, objet de toutes les convoitises internationales, les apparences sont trompeuses et les hasards n’existent pas…
La survie ne tient pas à grand-chose, la rédemption n’est qu’une vaine illusion dans un monde qui vient de découvrir l’horreur absolue. À l’heure où les fantômes n’en finissent pas de hanter les ruines et les esprits, y-a-t-il encore droit de cité pour l’amour et le pardon dans cette ville qui est comme certaines femmes : on peut la quitter sans jamais vraiment s’en séparer.