Balzac et Rivette
NE TOUCHEZ PAS A LA HACHE
Un film de Jacques Rivette
Drôle et glaçante, une relecture balzacienne d’une contemporanéité incontestable
(France 2007, 137 min.)
Script: Jacques Rivette, Pascal Bonitzer, d'après la nouvelle « La duchesse de Langeais » d' Honoré de Balzac
Avec : Jeanne Balibar (Antoinette de Navarreins, Duchesse de Langeais), Guillaume Depardieu (General Armand de Montriveau), Michel Piccoli (Vidame de Pamiers), Bulle Ogier (Princesse de Blamont-Chauvry)
Lors d’une expédition pour rétablir l’autorité du roi Ferdinand VII, le général français Armand de Montriveau (Guillaume Depardieu) débarque sur une île espagnole. Depuis cinq ans, il recherche dans tous les couvents de l’ancien et du nouveau monde une femme dont il était éperdument amoureux. Il la retrouve enfin et demande à la mère supérieure l’autorisation de s’entretenir avec sœur Thérèse. Cinq ans auparavant, elle se nommait Antoinette de Navarreins (Jeanne Balibar), coquette et parfait produit de son époque. En encourageant le culte que Montriveau lui voue, elle s’amuse à le séduire et se refuse à lui. Perfide, le jeu se maintient jusqu’à un bal où Montriveau, tout en regardant le cou d’Antoinette, lui raconte le souvenir d’une visite à Westminster. « Ne touchez pas la hache » lui aurait dit le gardien en montrant l’objet contendant qui a servi à trancher la tête de Charles 1er…
L'histoire se déroule au XIX° siècle, durant la Restauration, période d'essort économique et de décadence de l'aristocratie. La duchesse de Langeais souhaite faire la connaissance du prestigieux Général de Montriveau pour qu'il lui narre ses aventures, et lui accorde une entrevue, la veille de la traditionnelle visite de bal. Il est rapidement et profondément séduit par son charme raffiné; cependant, la duchesse en fait un jeu de manipulation: elle le fait attendre de plus en plus longtemps, autorise des contacts furtifs et lui suggère de réitérer son amour, mais se refuse à chaque fois à lui en évoquant la religion et la morale. A tel point qu'il finit par l'enlever, non pas pour obtenir ce qu'il souhaitait depuis si longtemps, mais pour la prendre à son propre jeu et se venger de sa cruauté. « Ne touchez pas la hache », dit le titre, « Vous, cependant, Madame », dit Montriveau, « Vous avez touché la hache ». Les rôles s'en trouvent inversés : il feint l'indifférence, la repousse si longtemps que par désespoir elle se réfugie dans un couvent. Cinq années durant Montriveau est à sa recherche et finit par la retrouver dans un cloître de Carmélites à Majorque.
A 78 ans, Jacques Rivette revient à Balzac qui lui a permis de connaître l’un de ses incontestables succès publics (« La Belle Noiseuse », 1991) et l’a incité à se lancer dans l’une des aventures les plus démesurées de sa carrière, les quelques douze heures de projection de « Out One » (1971) et ses sociétés secrètes évoquées dans certaines parties de « La Comédie humaine ». « La Duchesse de Langeais », dont est inspiré le scénario de ce nouveau film écrit avec ses complices indéfectibles, Christine Laurent et Pascal Bonitzer, fait partie de cet édifice de la littérature française. A l’écran, on s’oriente plutôt du côté des derniers films lancinants et antidatés d’Ermanno Olmi (« Le Métier des armes » et « En chantant derrière les paravents »), ici coproducteur, et ceux de Manoel de Oliveira pour l’évocation d’un monde où, derrière le lambris des intérieurs cossus et la beauté d’une langue piquante, couve le doute, la méprise et la cruauté, mais aussi le surgissement du sacré. Autre compagnon de longue de date, le chef opérateur William Lubtchansky excelle à magnifier les bleus, les rouges et les dorures, tout procurant le sentiment d’une descente au tombeau.
A ses côtés, Rivette opte pour une radicalité où il a néanmoins le loisir, comme à son habitude, de distendre le rythme, de jouer sur les ellipse et surtout de figer certains moments, d’observer les regards qui s’évaluent, se glacent et se répercutent sur les objets (le plan, saisissant, de l’horloge arrêtée qui scelle le destin des amours empêchés d’Antoinette et de Montriveau). L’épouvante naît parfois de cette fixité. L’auteur de « L’amour par terre » (1983) peut se montrer très drôle, ou même particulièrement rude, en s’autorisant, lui l’ancien critique, une scène où deux convives de Montriveau se gaussent des adjectifs convenus employés à satiété par les littérateurs parisiens qui parasitent les bals où Antoinette aime à se montrer. Il lui arrive aussi de s’aventurer vers l’inconnu en sollicitant Guillaume Depardieu, qui s’avance dans les plans telle une masse abîmée, jouant de son romantisme altéré et d’un profil à la Samson François accentué par ses cheveux mi-longs. En claudiquant dans l’ambiance délétère des salons de la Restauration, une période égale à la nôtre où prime l’apparence, le souci de l’argent et du statut, Guillaume Depardieu précise la nature très actuelle de ce film en costumes.
Un film de Jacques Rivette
Drôle et glaçante, une relecture balzacienne d’une contemporanéité incontestable
(France 2007, 137 min.)
Script: Jacques Rivette, Pascal Bonitzer, d'après la nouvelle « La duchesse de Langeais » d' Honoré de Balzac
Avec : Jeanne Balibar (Antoinette de Navarreins, Duchesse de Langeais), Guillaume Depardieu (General Armand de Montriveau), Michel Piccoli (Vidame de Pamiers), Bulle Ogier (Princesse de Blamont-Chauvry)
Lors d’une expédition pour rétablir l’autorité du roi Ferdinand VII, le général français Armand de Montriveau (Guillaume Depardieu) débarque sur une île espagnole. Depuis cinq ans, il recherche dans tous les couvents de l’ancien et du nouveau monde une femme dont il était éperdument amoureux. Il la retrouve enfin et demande à la mère supérieure l’autorisation de s’entretenir avec sœur Thérèse. Cinq ans auparavant, elle se nommait Antoinette de Navarreins (Jeanne Balibar), coquette et parfait produit de son époque. En encourageant le culte que Montriveau lui voue, elle s’amuse à le séduire et se refuse à lui. Perfide, le jeu se maintient jusqu’à un bal où Montriveau, tout en regardant le cou d’Antoinette, lui raconte le souvenir d’une visite à Westminster. « Ne touchez pas la hache » lui aurait dit le gardien en montrant l’objet contendant qui a servi à trancher la tête de Charles 1er…
L'histoire se déroule au XIX° siècle, durant la Restauration, période d'essort économique et de décadence de l'aristocratie. La duchesse de Langeais souhaite faire la connaissance du prestigieux Général de Montriveau pour qu'il lui narre ses aventures, et lui accorde une entrevue, la veille de la traditionnelle visite de bal. Il est rapidement et profondément séduit par son charme raffiné; cependant, la duchesse en fait un jeu de manipulation: elle le fait attendre de plus en plus longtemps, autorise des contacts furtifs et lui suggère de réitérer son amour, mais se refuse à chaque fois à lui en évoquant la religion et la morale. A tel point qu'il finit par l'enlever, non pas pour obtenir ce qu'il souhaitait depuis si longtemps, mais pour la prendre à son propre jeu et se venger de sa cruauté. « Ne touchez pas la hache », dit le titre, « Vous, cependant, Madame », dit Montriveau, « Vous avez touché la hache ». Les rôles s'en trouvent inversés : il feint l'indifférence, la repousse si longtemps que par désespoir elle se réfugie dans un couvent. Cinq années durant Montriveau est à sa recherche et finit par la retrouver dans un cloître de Carmélites à Majorque.
A 78 ans, Jacques Rivette revient à Balzac qui lui a permis de connaître l’un de ses incontestables succès publics (« La Belle Noiseuse », 1991) et l’a incité à se lancer dans l’une des aventures les plus démesurées de sa carrière, les quelques douze heures de projection de « Out One » (1971) et ses sociétés secrètes évoquées dans certaines parties de « La Comédie humaine ». « La Duchesse de Langeais », dont est inspiré le scénario de ce nouveau film écrit avec ses complices indéfectibles, Christine Laurent et Pascal Bonitzer, fait partie de cet édifice de la littérature française. A l’écran, on s’oriente plutôt du côté des derniers films lancinants et antidatés d’Ermanno Olmi (« Le Métier des armes » et « En chantant derrière les paravents »), ici coproducteur, et ceux de Manoel de Oliveira pour l’évocation d’un monde où, derrière le lambris des intérieurs cossus et la beauté d’une langue piquante, couve le doute, la méprise et la cruauté, mais aussi le surgissement du sacré. Autre compagnon de longue de date, le chef opérateur William Lubtchansky excelle à magnifier les bleus, les rouges et les dorures, tout procurant le sentiment d’une descente au tombeau.
A ses côtés, Rivette opte pour une radicalité où il a néanmoins le loisir, comme à son habitude, de distendre le rythme, de jouer sur les ellipse et surtout de figer certains moments, d’observer les regards qui s’évaluent, se glacent et se répercutent sur les objets (le plan, saisissant, de l’horloge arrêtée qui scelle le destin des amours empêchés d’Antoinette et de Montriveau). L’épouvante naît parfois de cette fixité. L’auteur de « L’amour par terre » (1983) peut se montrer très drôle, ou même particulièrement rude, en s’autorisant, lui l’ancien critique, une scène où deux convives de Montriveau se gaussent des adjectifs convenus employés à satiété par les littérateurs parisiens qui parasitent les bals où Antoinette aime à se montrer. Il lui arrive aussi de s’aventurer vers l’inconnu en sollicitant Guillaume Depardieu, qui s’avance dans les plans telle une masse abîmée, jouant de son romantisme altéré et d’un profil à la Samson François accentué par ses cheveux mi-longs. En claudiquant dans l’ambiance délétère des salons de la Restauration, une période égale à la nôtre où prime l’apparence, le souci de l’argent et du statut, Guillaume Depardieu précise la nature très actuelle de ce film en costumes.
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