COEXISTENCE

Publié le par MAX HEADROOM

CARAMEL
Écrit et réalisé par Nadine LABAKI, Liban/France, 2007, 1h36mn, avec Nadine Labaki, Yasmine Al Masri, Joanna Moukarzel, Gisèle Aouad, Adel Karam, Siham Haddad, Aziza Semaan... QUINZAINE DES RÉALISATEURS, FESTIVAL DE CANNES 2007.

 



C’est doux, c’est chaud, c’est voluptueux, charnel... C’est un film doré comme le caramel à l’orientale, mélange de sucre, de citron et d’eau qui sert à faire une peau lisse et douce, prête pour la caresse, à point pour l’amour. Un film doré comme les gâteaux au miel, comme la lumière qui fait du salon de coiffure de Layale un cocon paisible, une parenthèse où les femmes se retrouvent pour se faire du bien et se lâcher entre copines. À force de se scruter dans ce qu’elles ont de plus intime, à guetter le moindre frémissements de la peau sous la chaleur du caramel, à traquer les petits défauts, le poil récalcitrant, plus rien ne leur échappe des fluctuation des âmes des copines : elles pourraient presque se passer de mots tant elles se connaissent par cœur. La proximité constante des corps se prolonge de celle des cœurs et des esprits : de shampoing en épilation délicate, à force de bichonner leur féminité, elles ont fini par tout apprendre les unes des autres tandis qu’affleurent à la surface frustrations, souffrances cachées, désirs inavoués ou inavouables...


Nous sommes au Liban et dans cet endroit minuscule, c’est le rapport de la société libanaise avec ses femmes qui se révèle dans leurs demi-aveux, avec toutes ses contradictions et toutes les nuances d’une culture aux influences multiples, mêlant l’orient et l’occident, à la fois exotique et familière. Ici point n’est question de violence, le film a été fait avant la guerre de l’été dernier. Et si Nadine Labaki s’est un moment culpabilisée : « à quoi rime ce film coloré qui parle de femmes, d’amour et d’amitié ? »... elle a fini par conclure que Caramel est sa façon à elle de survivre à la guerre, de la dépasser. De fait, quand on la voit, superbe brune aux yeux immenses, dans la peau de Layale, on n’imagine pas qu’elle puisse parler d’autre chose que d’amour. La façon même dont le film s’est fait ne peut qu’en rajouter dans le rayonnement de l’ensemble : sa sœur, complice de toujours, s’est occupée du décor, chaque rôle a été choisi pour cause d’affinités profondes et la musique, cerise sur le gâteau, a été faite sur mesure pour le film par son amoureux.

C’est rien de dire que Layale respire la sensualité. Tout dans le décor de son salon de coiffure est à l’unisson de sa nature solaire et on n’a aucun mal à croire qu’elle obnubile le gentil flic qui veille sur le quartier au point qu’il accepterait même de se faire trancher les moustaches pour lui plaire. Elle est chrétienne, la trentaine, et comme pratiquement toutes les filles qui ne sont pas mariées au Liban, elle vit chez ses parents. Amoureuse d’un homme marié, elle vit une relation faite de rencontres furtives qui la laissent honteuse, mais follement accro. Nisrine, elle, est musulmane, se prépare au mariage et ne sait plus s’il faut ou non dire à son futur qu’elle n’est plus vierge. Doit-elle se faire recoudre comme beaucoup de filles libanaises musulmanes dans cette situation, lui dire, se taire ?... Rima a un côté androgyne prononcé. Elle n’est ni voluptueuse ni coquette comme ses copines, et quand une belle brune mystérieuse, dont on ne saura jamais le nom, prend l’habitude de venir lui confier son immense chevelure, elle commence à prendre conscience de son attirance pour les femmes, que ses copines ont repéré depuis belle lurette, mais dont personne ne cause tant le sujet est tabou dans le coin. Rose est restée toute sa vie célibataire, pour ne pas lâcher sa sœur un peu zinzin, une vieille toupie égoïste autant que rigolote obsédée par un amour de jeunesse contrarié, et qui mène une vie d’enfer à sa cadette qu’un adorable vieux monsieur courtise...mais quand on est veuve ou divorcée au Liban, ou simplement un peu mûre, pas question d’être amoureuse au-delà d’un certain âge sans se couvrir de ridicule !
Si le film fait la part belle aux femmes, les hommes qui tournent autour d’elles comme autour de la lumière les phalènes, sont loin d’être odieux ou croqués à la légère, du policier romantique à l’élégant Charles, qui tombe amoureux de Rose, en passant par le fiancé de Nisrine... ils sont tous intéressants et touchants, piégés par le poids persistant des traditions, bousculés par l’évolution des mœurs, maladroits avec des femmes qui les fascinent, les impressionnent et qu’ils comprennent mal.
Caramel est un film spontané, chaleureux, humain, sensuel, féminin, drôle... À la lumière des derniers événements il se colore, presque malgré sa réalisatrice, d’un message politique : constat sur la société libanaise vue du côté des femmes, il rappelle que la coexistence entre les différentes religions et races est naturelle, spontanée et « qu’il faudra bien qu’on trouve un jour le moyen de vivre ensemble malgré toute nos différences »... Une semaine après la fin du tournage, Beyrouth était bombardée.

PS : le film a été produit par Anne-Dominique Toussaint, déjà productrice entre autres de Respiro, très beau film italien où il était question des femmes et de leur place dans la société de l’île de Lampedusa.

Publicité

Publié dans cinetampes

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article