HOMMAGE A MICHELANGELO ANTONIONI
Le cinéma n’en finit plus d’être endeuillé en cette sombre année. Après Serrault et Bergman, l’Italie pleure la disparition de Michelangelo Antonioni.
Jeanne Moreau,
Marcello Mastroianni,
Alain Delon,
Monica Vitti,
Jack Nicholson… Autant de légendes qui ont tourné sous la direction de cet artiste incomparable qu’était
Antonioni. Il faut dire que le cinéaste a consacré près de soixante ans de sa vie au 7e art. “Faire un film, pour moi c’est vivre”, affirmait-il. L’homme est très rapidement attiré par les arts les plus divers : la musique, et plus particulièrement le violon, le théâtre, la littérature, sont autant de domaines qu’il a explorés dans sa jeunesse. Cet hétéroclisme rejaillit caméra à la main, faisant de son cinéma “l’égal de la littérature”, comme il se plaisait à l’expliquer. Rien d’étonnant quand on sait que sa lecture de ‘L’Etranger’ de
Camus a été un choc dans sa jeunesse. Et de cette découverte naîtra le mythe de l’incommunicabilité, thème qu’il décline à chaque tournage.
Le mythe de l’incommunicabilité Dans l’univers d’Antonioni, l’homme est seul face à son destin, exalté mais en proie aux doutes dès qu’il croit aimer. L’absurdité de l’existence devient une certitude qu’il accepte mal.
Et comme le héros tragique, sa destinée est vouée à un échec certain qui prend toute sa puissance et sa beauté dès lors que le combat aura été sans merci. “Le cinéma d’aujourd’hui doit être plus lié à la vérité qu’à la logique”, expliquait-il pour déchiffrer son art. L’homme reste finalement impuissant face à la nature et c’est pourquoi les paysages prennent toujours l’emprise sur les personnages dans ses films. De cette vision du monde et du cinéma, Antonioni restera pour tous comme un descendant des grands peintres de la Renaissance qu’il vénérait. Sa vision pessimiste dérange et même s’il est consacré à de nombreuses reprises, de Venise à Berlin en passant par la Croisette, le réalisateur doit lutter contre la censure et les critiques qui comprennent mal son oeuvre. Pourtant,
‘Le Cri’ (1956), un road-movie qui lui assurera une stature internationale,
‘L’Avventura’ (1960),
‘La Nuit’ (1961) ,
‘L’Eclipse’ (1962),
‘Le Désert rouge’ (1964) ou encore
‘Blow Up’ (1967) sont incontestablement passés à la postérité, et il n’est pas une âme qui ne pleure la disparition de ce génie du 7e art.
L’autre thématique récurrente dans l’oeuvre d’Antonioni reste cette fascination pour les femmes, dont il pensait que leur âme était le meilleur miroir de l’être humain. Monica Vitti devient l’égérie du réalisateur, partageant les tournages et la vie à deux. Et fidèle à sa vision du monde, le cinéaste dépeint dans ses films des personnages féminins torturés, en proie à la solitude et à la trahison dans ‘L’Avventura’ ou encore matérialistes et névrosées dans ‘Le Désert rouge’.
Des oeuvres universelles Longtemps on a cru qu’il témoignait de la société de son époque. Pourtant ses films continuent de parler à la société d’aujourd’hui, comme ces rares artistes magiciens qui, à travers une oeuvre, touchent sans le savoir à l’universalité. Du noir et blanc à la couleur, il a traversé toutes les époques,
adaptant sa technique sans pour autant renoncer à ses thématiques. “C’est un des cinéastes les plus sensibles à la technique”, rappelait en substance Aldo Tassone.
Sans doute est-ce pour cela que malgré un accueil frileux au début de sa carrière, il est parvenu à mettre d’accord la critique et le grand public, ce qui pourtant pour bon nombre de réalisateurs tient de la gageure. Ainsi en 1967, ‘Blow Up’ qui raconte les errances d’un jeune photographe croyant assister à un meurtre remporte la Palme d’or au Festival de Cannes et rapporte plus de vingt millions de dollars à travers le monde. Un succès qui lui ouvrira grand les portes de l’Amérique. Sans jamais se compromettre.
Une fin de vie héroïque Même si les derniers films qu’il a réalisés n’ont pas la fraîcheur des débuts, l’histoire retiendra aussi le courage de celui qui, atteint d’un accident cérébral, deviendra paralysé et aphasique. Homme déterminé, il ne renonce pas à sa passion et aidé par
Wim Wenders,
il continue de tourner à quatre-vingts ans passés, malgré la réticence de nombreux producteurs moins sensibles à l’héroïsme et à la passion d’Antonioni qu’aux précieux dollars qu’ils espèrent faire fructifier. Ironie du sort pour celui qui était tout sauf affable et pour qui le dialogue était dérisoire dans ses films, toute l’attention étant apportée à l’image, l’essence même de ce qui différencie le cinéma des autres arts. La caméra se substitue brutalement aux mots, l’homme et sa technique ne faisant plus qu’un. La passion l’accompagnera jusqu’au seuil de sa vie, puisqu’il est mort à sa table de travail où il continuait à peindre ses abstractions.
Yves Delahaie