7H58 CE SAMEDI-LÀ

Tout devait être simple : ils connaissaient les codes d’accès, les lieux, les propriétaires de la boutique, le calme d’un samedi matin, un peu avant 8h00, juste avant l’ouverture. C’était un plan facile, sans risque car sans arme, sans témoin ; le butin était à la hauteur de leurs talents : ambitieux mais pas trop, juste de quoi envisager l’avenir avec ce sentiment de sécurité que procure un compte en banque suffisamment fourni pour oublier. Oublier un mariage qui bat de l’aile, une pension alimentaire difficile à honorer et des boulots toc coincés au enième étage d’une tour de verre.
Pour les frères Hanson, c’était le casse parfait, un braquage garanti 100% réussite, juste une petite entorse à la légalité qu’un bon contrat d’assurance viendrait faire oublier. Et puis, puisque la chance ne voulait pas tourner, il était peut-être temps de titiller un peu la roue, histoire d’inverser la tendance des astres qui ne prédisaient pas de soleil radieux pour les mois, voire les années à venir.
C’est Andy, l’aîné, qui eut l’idée. Normal, des deux, il avait toujours été le plus entreprenant, le plus costaud, le plus grande gueule, il ressemblait à leur père. Coincé dans son costume trop serré de comptable, il avait besoin de cash pour s’évader un peu. Sa femme rêvait d’un nouveau départ, ailleurs, à Rio de Janeiro et il l’avait trouvée tellement désirable, tellement sexy, tellement différente lors de leur dernier voyage, qu’il leur fallait au moins ça pour que leur morne quotidien ne les engloutisse pas tous les deux.
Et puis Andy avait quelques autres besoins personnels particulièrement onéreux. Des trucs pas très recommandables qui l’aidaient à tenir, à supporter sa vie. Il n’était pas si heureux que cela, le grand gaillard aux cheveux blonds gominés et à l’appartement soigné. Quelque chose clochait derrière l’assurance de son sourire, quelque chose ne tournait pas rond dans son œil faussement malicieux.
Hank, quant à lui, avait toujours été le « baby » de la famille. En sa qualité de cadet, il avait été particulièrement choyé, sans doute un peu trop, un peu trop longtemps... Il en avait gardé une trouille de la vie collante comme la poisse, et la vie, pour enfoncer le clou, ne le ménageait pas : son ex se moquait royalement de ce qu’il était devenu, mais ne perdait jamais une occasion de lui rappeler, en sus des retards de paiement de sa pension alimentaire, qu’il était un moins que rien. Aux yeux de son adolescente de fille, il passait au mieux pour un gentil papa tendance affectueux nunuche, au pire pour un loser fauché.
Le braquage donc, était parfait... parfait, tant qu’il était un plan virtuel dans leur caboche de malfrats du dimanche. Dès lors qu’il fallut agir, forcément, ça se corsa...
Hank, incapable de passer à l’acte, mais tout aussi incapable de tenir tête à son frangin, eut la très mauvaise idée de faire appel à un troisième lascar. À partir de ce moment où le projet sortit du cercle familial, les dés étaient pipés et rien ne se passa comme ils l’avaient naïvement prévu.
Malgré ses apparences, 7h58 ce samedi-là n’est pas un simple film de braquage mais un pur mélodrame qui nous révèle, sous le verni des apparences, l’explosion shakespearienne d’une mécanique familiale provoquée par une seule étincelle : la soif de reconnaissance... reconnaissance filiale, amoureuse, sociale. Une danse efficace et glaciale menée par la main du maître Sidney Lumet.