LE SILENCE DE LORNA
Écrit et réalisé par Jean-Pierre et Luc DARDENNE - Belgique - 2008 - 1h45 avec Arta Dobroshi, Jérémie Rénier, Fabrizio Rongione, Alban Ukaj, Morgan Marinne, Olivier Gourmet...
PRIX DU SCÉNARIO FESTIVAL DE CANNES 2008.
Pour Le Silence de Lorna, les frères Dardenne ont déniché une nouvelle fois une comédienne inconnue et formidable, Arta Dubroshi, tandis que Jérémy Rénier s’inscrit toujours plus fort dans l’univers des frères. On n’en revient pas de voir comment leur cinéma progresse de film en film, comment leur style évolue dans la même infaillible exigence. Ici, ils ont laissé les caméras légères pour adopter un tournage en 35mm : l’image est plus posée, superbe, dense, le grain plus précis et rien ne vient nous distraire de l’intense présence de Lorna, embarquée dans un trafic effroyablement dans l’air du temps.
A chaque film nouveau, les frères Dardenne semblent prendre la température de la société et l’on notera que le cas du malade s’aggrave… Bien sûr, il y a toujours, formidable et fragile, la conscience des ressources insondables d’une humanité qui n’en finit pas de réserver des surprises, comme une loupiote dans la nuit de l’horreur économique…
Là encore, si Lorna est l’élément clé et, partiellement, la bénéficiaire d’un trafic juteux qui lui permet de se faire une place dans la jungle sociale, quitte à s’asseoir sur toute notion morale pour se tirer individuellement de la mouise ambiante, rien n’arrive à détruire totalement cette part d’humanité qui la rend, malgré tout son appétit de réussite, capable d’aller contre ses intérêts. Pour avoir laissé germer en elle un peu de compassion, ce sentiment qui nous rend la souffrance des autres moins étrangère, elle remettra en question son choix initial… et même pire.
Lorna est belle et volontaire, prête à tout pour réaliser son rêve : s’occuper d’un snack avec un amoureux hors champ. Pour obtenir la nationalité Belge, elle qui vient d’Albanie, elle a accepté une combine terrible : épouser Claudy, un blondinet camé jusqu’à la moelle, complètement paumé (Rénier), le temps d’obtenir sa régularisation. Le scénario énoncé par ceux qui l’ont mis sur le coup prévoit qu’après que Claudy ait succombé à une overdose opportune, Lorna épouse en seconde noces un mafieux russe prêt à payer très cher pour devenir belge à son tour…
C’est du cousu main, du facile, impunité assurée : qui se soucie du destin d’un junkie isolé Oui mais voilà, il y a cette foutue part d’humanité qui ne veut pas fermer sa gueule : Lorna est résolue, mais l’est-elle assez pour rester de marbre en cotoyant au plus près un personnage qui cesse alors d’être abstrait, lui renvoie l’image de la victime qu’elle aurait pu être, partie prenante d’une réalité qu’elle connaît si bien, celle-là même qui la pousse à tenter le tout pour le tout pour se faire une place au soleil ? Un soleil bien gris, dans une Europe féroce pour les pauvres et où tous les coups semblent, sinon permis, du moins largement pratiqués, pour la plus grande prospérité d’une économie parallèle qui n’est qu’une caricature de celle qui sévit avec un cynisme à peine moins flagrant en toute légalité.
Si le constat des Dardenne est d’une lucidité glaçante, le désespoir n’est pas de mise et Le Silence de Lorna est jalonné de valeurs qui semblent indestructibles parce qu’elles sont fondatrices de la vie, qui répond constamment par l’espoir à la descente aux enfers programmée. Formidables frères Dardenne qui réussissent avec une maîtrise rarement égalée à nous prendre aux tripes pour mieux nous faire penser. Pour cérébrale qu’elle soit, leur démarche s’inscrit dans le sensible et ça, coco, c’est du grand art !