INTERVIEW de DELEPINE ET KERVERN

Publié le par MAX HEADROOM

Propos recueillis par Julien Demets et Mikaël D. pour Evene.fr - Décembre 2008


Après 'Aaltra' et 'Avida', voici 'Louise-Michel'. Tout, jusque son titre, distingue le nouveau film de Gustave Kervern et Benoît Delépine des deux précédents, au contenu social nettement moins explicite. Ce troisième long métrage décrit l'expédition meurtrière d'une employée à la poursuite de ses anciens patrons. Mais il y a quand même des choses qui ne changent pas : 'Louise-Michel' est un ovni. Et une nouvelle réussite.


Si certains réalisateurs enchaînent les entretiens en quantité industrielle dans des créneaux horaires minutés, préparer une interview avec Benoît Delépine et Gustave Kervern relève d'une démarche alternative, joyeusement confuse et autrement moins "pro" : changement de date, changement de lieu, tout a été plus ou moins improvisé au dernier moment. Un aperçu, finalement, de ce à quoi ressemble un tournage avec le duo grolandais...

 
Comment se fait-il que, contrairement à vos deux premiers films, ce ne soit pas vous qui teniez les rôles principaux dans 'Louise-Michel' ?

Benoît Delépine : Si on jouait dans 'Aaltra', c'était pour des raisons budgétaires. Pour faire ce film, on était dix dans une camionnette avec une caméra. On s'est dévoués mais ce n'est pas forcément notre but d'apparaître à l'image. Pareil pour 'Avida', tout était fait à l'arraché avec un microbudget. On s'est débrouillés entre potes.

Gustave Kervern : C'est vrai aussi qu'on n'aime pas trop les comédiens, on ne veut pas avoir à les diriger, à gérer un ego. On adore prendre des acteurs qui n'en sont pas. Quand tu arrives à sortir une belle scène avec de vraies ouvrières, tu es encore plus fier.

BD : Dans 'Louise-Michel', pour la scène du discours de Francis Kuntz, on n'aurait jamais eu le même résultat avec des figurantes professionnelles. Avec de vraies ouvrières, il n'y a besoin de rien dire, on voit les années de travail dans leurs yeux, on sent une vraie révolte dans leur regard.


Vous soignez particulièrement le choix de vos seconds rôles.

 
BD : La cancéreuse qui tue le premier patron est jouée par Miss Ming. C'est une
 poétesse qu'on a rencontrée sur 'Avida'. On la préfère mille fois à une vraie actrice. Elle a emmené son personnage au sommet, ses scènes sont magnifiques. Elle a une présence, même quand elle reste dix minutes à l'écran sans rien dire.

GK : Et elle a accepté de se raser le crâne pour ce petit rôle. Peu d'actrices auraient accepté d'en faire autant. Ces gens nous donnent beaucoup de choses parce qu'ils savent qu'on ne va pas les trahir, ils nous font confiance.

BD : Il y a aussi l'acteur belge Lémi Cétol, qui joue un vieillard en fauteuil roulant. Il a un jeu spécial, qui peut sonner faux. On l'a pris pour ça. Mais quand on a vu que ça pouvait planter le film, on a eu l'idée de lui mettre une collerette. A Bruxelles, on l'a enlevée... il a joué parfaitement !

GK : Un truc à donner dans toutes les écoles de théâtre : mettez une collerette aux acteurs !

Autre nouveauté dans 'Louise-Michel', la couleur succède au noir et blanc.

D : Le noir et blanc a un avantage, il emmène tout de suite dans la poésie, le mystère.
La couleur permet de retourner dans la réalité. On en avait besoin pour ce film parce ce qu'il traite d'un sujet de société. Ken Loach aurait pu en faire un film vraiment sérieux. Notre truc, c'est plutôt la comédie, mais il fallait quand même que ce fond de réalisme soit présent. La couleur a donné ce côté réel, braqué sur l'humain.

GK : Et puis, le noir et blanc, ça fait perdre 50 % des spectateurs, c'est aussi pour ça...

Dans l'ensemble, la structure du film est aussi moins radicale.

BD : On adore 'Avida' mais on avait laissé les spectateurs avec un gros point d'interrogation. On a même dû faire une version pour "mal-comprenants" sur le DVD... Alors cette fois, on s'est dit qu'on allait faire moins d'ellipses à la hache, de sorte que ça se tienne chronologiquement.

Cela rend également le discours plus lisible. L'étiquette "cinéma engagé" vous convient-elle ?



BD : Pas dans le sens où on l'entend. On est engagés dans notre façon de faire un film, avec des petits budgets et des gens qui ne sont pas acteurs. C'est une forme d'engagement en soi, de résistance envers le cinéma actuel. On aimerait que plus de films soient faits de la même manière. Après, c'est sûr que plein de choses nous révoltent. D'un trait de stylo, certains patrons peuvent virer mille personnes. Sur les mille, il y aura forcément cent dépressifs et dix qui vont se flinguer. Ces types-là sont des assassins.

GK : On s'inspire de l'actualité. On s'appelle presque tous les jours pour se parler de ce qu'on a lu dans le journal. On se sent très concernés par tout ce qui se passe.

BD : Toute l'année, on fait des sketches pour Groland. On est comme des artisans, on construit des jouets, jusqu'au jour où il faut faire un meuble : un film. Il faut trouver un sujet qui vaille le coup, on ne se voit pas faire une grosse pochade. Ça, on peut le faire pour l'émission. Charlie Chaplin faisait rire mais il a aussi évoqué la mécanisation, le fascisme. Derrière ses gags, il y a une vraie dénonciation. On essaie de faire la même chose, à notre niveau. 

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Publié dans cinetampes

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