K.DICK sauce numérique

On ne présente plus Philip K. Dick, auteur prolifique de quelques 43 romans et 126 nouvelles. Si beaucoup de films peuvent à juste titre revendiquer une influence “Dickienne” (on pense à Ghost In The Shell 2 : Innocence, dans les derniers en date), il y a eu relativement peu d’adaptation de ses textes (revoir l’incontournable Blade runner). Écrivain métaphysique, peut-être plus qu’auteur de SF, Philip K. Dick n’a eu de cesse de répondre à ces question entêtantes : qu’est-ce que le réel et qu’est-ce que l’humain ? Chez K. Dick, c’est l’environnement même qui sombre dans la psychose, laissant peu de place aux conventions propres à la science-fiction. Le héros dickien est l’individu ordinaire, le rédempteur malgré lui, révélé sur les décombres d’un « univers où règne le cynisme et le chaos ».
Mais sous la noirceur surréaliste de ses textes, affleure toujours un humour primesautier, presque mélancolique. C’est à cet humour, à ce sens extraordinaire de l’absurde, que Richard Linklater a voulu s’attacher, en adaptant un roman bien particulier dans son œuvre, A scanner darkly, datant de 1977 et paru en France sous le titre Substance Mort. En 1970, Philip K. Dick échappe de peu à la mort suite à une prise d’amphétamines. Un an après, sa femme le quitte, il touche le fond et remplit sa maison désormais vide avec des « gens de la rue », pour la plupart des jeunes drogués. Durant les dix-huit mois qui suivirent, beaucoup d’entre eux moururent, et il emmena onze de ses amis à l’hôpital psychiatrique local. Ce roman, qu’il mit trois ans à écrire, est le récit circonstancié de cette expérience, cet « aperçu de l’Enfer ». Le mélange de dérision et d’une foi inébranlable dans l’humain qui le caractérisent donne toute sa force à A scanner darkly, qui porte un regard sans jugement moral sur cette génération, ces « enfants qui voulaient continuer à jouer dans la rue ».
Pour transcrire cet univers baroque, Linklater a utilisé la rotoscopie, procédé de traitement d’images avancé (qu’il utilisa en 2001 dans Waking Life) qui consiste à faire de la prise de vue réelle puis à dessiner par-dessus. Le résultat est assez impressionnant, mais surtout fait étonnamment sens avec l’œuvre de K. Dick, traduction graphique parfaite de la multiplicité du réel.
« Fred », agent des stups, impeccable dans son « complet brouillé » (costume qui projette omnidirectionnellement sur une membrane ultra fine jusqu’à un million et demi d’images fragmentaires de la physionomie d’individus divers), se voit confier la surveillance d’un dénomé Bob Arctor, soupçonné de dealer de la Substance M. Les agents des stups sont obligés de porter ce genre de costume, car leur service est tellement infiltré par les barons de la drogue qu’il est vital pour eux d’y conserver l’anonymat. Le problème de « Fred », c’est qu’il est infiltré dans le milieu des drogués sous l’identité de Bob Arctor… et les effets secondaires de l’ingestion de substance M ne sont pas là pour arranger les choses : « Combien y-a-t-il de Bob Arctor ? Au moins deux, à vue de nez. Le nommé Fred, qui se prépare à espionner Bob. Même type. Voire. Fred est-il vraiement le même que Bob ? Quelqu’un le sait-il ? Moi je le saurais, j’imagine, puisque je suis la seule personne au monde à savoir qui est Bob Arctor. Mais qui suis-je ? Lequel des deux ? »
Alors qu’au xixe siècle Dostoievsky s’échinera à décrire l’ambivalence de l’être humain et à sa possible rédemption, au xxe, K. Dick, visionnaire médicalement assisté, tranchait dans le vif et séparait les deux hémisphères du cerveau… Linklater signe ici ce qui est peut-être la première fidèle adaptation d’un roman de Philip K. Dick, de son roman sans doute le plus personnel.