J.B POQUELIN

Quand vous entendez des répliques comme « Que diable allait-il faire dans cette galère ? », « Le petit chat est mort » ou encore « Cachez ce sein que je ne saurais voir »… vous pensez illico à lui. Vous imaginez des théâtres éclairés à la bougie. Vous voyez des perruques poudrées et des femmes savantes en robes froufrouteuses. Vous enviez ce public populaire, joyeux et connaisseur qui se régale d’une farce truculente. Vous riez des bourgeois, des avaricieux et des charlatans. Vous pensez à Molière. À lui seul, le nom évoque un univers d’une incroyable richesse. Célèbre et emblématique d’un art qu’il a maîtrisé au point de le personnifier, Molière est pourtant souvent réduit à une sorte de génie d’un théâtre du passé. Loin de célébrer un monument ou un cliché, par un biais aussi original que surprenant, le film de Laurent Tirard nous plonge au cœur de la vie et de l’œuvre de celui qui, avant de devenir le plus grand des auteurs, fut d’abord un homme.
Toutes les biographies de Molière mentionnent une absence aussi longue que mystérieuse alors qu’il n’a que vingt deux ans. Alors rêvons ensemble. Et si, pendant ces mois-là, Molière avait rencontré ceux dont il allait faire ses personnages ? Et si, pendant cette aventure, il avait vécu les sentiments extrêmes qui enflamment ses pièces et bouleversent le public quelles que soient les époques ? Et si, dans le secret de cette parenthèse, il avait rencontré celle qui allait lui donner la clé de lui-même et l’inspirer à jamais ? C’est cette biographie imaginée que Laurent Tirard se propose de nous raconter et il le fait avec brio.
Le jeune Molière, donc, est de retour dans la capitale où il rêve de monter une tragédie. Finies les farces et la comédie ! Pour le fougueux Jean-Baptiste Poquelin, le théâtre, le vrai ne peut exister que dans la tragédie. Mais la vie est aussi faite de choses plus bassement matérielles et c’est ainsi que, rattrapé par l’impatience de ses créanciers, il se retrouve en prison. La chance lui sourit pourtant quand un mystérieux homme de loi lui propose de régler ses dettes en échange d’un service particulier. Il est conduit dans la demeure de Monsieur Jourdain afin de prodiguer à ce dernier l’art de la comédie. Jourdain s’est mis en tête en effet de séduire la jeune et belle Célimène en lui interprétant une pièce de son cru mais qu’il ne saurait, pour l’heure, interpréter. Bien sûr, Madame ne doit rien savoir, et Molière est officiellement employé, sous le nom saugrenu de Tartuffe, comme dévôt et précepteur de la fille de la maison. Si toute cette affaire ennuie profondément Jean-Baptiste, surtout après avoir vu Jourdain prendre en quelques minutes un cours de danse, puis de peinture et enfin de musique… il n’a pas d’autre choix que d’accepter l’offre de ce bourgeois gentilhomme…
Romain Duris relève le gant et, tel le cheval Percheron qu’il incarne lors d’une séance avec Jourdain – qui le pauvre ne s’en sort pas : jouer un cheval, vous n’y pensez pas ! – il creuse fièrement son sillon d’acteur d’envergure, un peu plus profondément. Il donne la réplique à Fabrice Luchini qui ne s’imaginait pas, il l’avoue, en Monsieur Jourdain, mais plutôt en Alceste ou Don Juan : il est à la fois pathétique, touchant, antipathique, drôle, un pur régal.
Le film est très écrit, la langue est brillante (on pense à Ridicule de Patrice Leconte), et les auteurs offrent une formidable occasion à la troupe de comédiens qu’ils ont réunis, de s’en donner à cœur joie pour nous livrer un film intense, et très drôle, jubilatoire et touchant, sur les caractères humains et le petit théâtre de la vie. Bienvenue chez Molière !