Alzheimer
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Écrit et réalisé par Sarah POLLEY, Canada, 2006, 1h45mn, avec Julie Christie, Gordont Pinsent, Olympia Dukakis, Michael Murphy... D’après la nouvelle d’Alice Munro, L’Ours traversa la montagne, issue du recueil Un peu, beaucoup… pas du tout (Éditions Rivage poche).

Fiona et Grant, c’est un couple qui fait rêver… L’exception rarissime : 45 ans de vie commune, ce n’est pas rien ! 45 ans pour apprendre à s’apprivoiser mutuellement, à reconnaître les pentes glissantes chez l’autre et éviter d’aller y déraper… 45 ans pour cultiver la patience, la souplesse et une forme de détachement, d’oubli salutaire face aux erreurs, aux maladresses… Savoir être humble, mettre son amour propre de côté et dépasser le stade des rappels à l’ordre et des reproches, c’est rarement inné. On imagine bien la dose d’énergie, de malice et de stratégie puissante qu’il leur a fallu déployer pour déjouer les pièges de la vie, ses hauts, ses bas et ses ébats (extraconjugaux). Alors, c’est vrai : Fiona et Grant, ils font envie. Malgré le temps qui a filé, ils continuent de se séduire et nous séduisent aux détours des petits gestes du quotidien empreints d’attention et de conivence. Leur relation transpire une intelligence qui s’égraine dans leurs causeries émaillées d’esprit et parfois de tendre ironie… Il faut dire que la vie les a gâtés et que les épreuves sont plus faciles à surmonter pour ceux qui ne manquent pas de confort matériel et intellectuel. Quand on vit en amoureux dans un petit paradis forestier au Canada, le malheur et la dureté du monde ont plus de mal à venir vous dénicher… Tous les rêves qu’ils ont eu le temps de construire ensemble au lieu d’aller s’abîmer dans des travaux trop rudes sont un ciment solide. Grant, c’est le beau prof sur le retour après avoir fait tourner tant de têtes d’élèves dans sa carrière. Fiona, c’est comme la belle princesse de nos contes de fée qui serait restée quasi intacte malgré les ans… Certes, elle n’eut pas « beaucoup d’enfants » et ça aide certainement à garder le ventre lisse et la poitrine ferme… Et puis, la culture, ça aide aussi : tous deux ont les neurones bien musclés. L’amour des livres alimente leurs échanges, leur capacité à prendre du recul, à se rappeler que le nombril du monde est bien au-delà de sa petite personne… à s’évader de soi-même…
Mais voilà, ces temps derniers, Fiona, insidieusement, s’évade un peu trop souvent et plus tout à fait de la même manière. C’est d’abord les objets qui ne retrouvent pas leur place habituelle, les mots qui se perdent en chemin. Puis elle oublie d’oublier ce qu’il faudrait taire pour ne pas déterrer les haches de guerre du passé qu’on croyait si bien enfouies. Et, douloureusement lucide, elle comprend trop bien que c’est bientôt elle même qu’elle va, tout bonnement, oublier. Que la sournoise maladie d’Alzheimer qui la tenaille ne l’abandonnera pas avant qu’elle ne se soit entièrement abandonnée à elle. Elle sent déjà qu’elle se détricote, que les liens avec son aimé se délitent et que cette femme qu’il aimait tant est en train de s’évaporer pour ne devenir qu’un pâle spectre d’elle-même… Elle se voit devenir une inconnue à ses propres yeux, avec un effarement qui lui sera bientôt étranger, lui aussi… Alors, avant de se désapprendre totalement et de ne plus même en avoir conscience, elle fait sans doute son choix ultime, comme pour laisser la place à cette nouvelle personne qui la ronge de l’intérieur. En choissant courageusement le camp de la dignité et du bonheur, elle décide avec élégance de s’éloigner de Grant, comme une ultime preuve d’amour.
Mais, ça, je vous laisse la place de le découvrir à votre manière. Jamais misérabiliste ou laramoyant : juste une belle leçon de vie…