Documentaire
Jamais « baveux », comme on dit en argot, n’aura fait couler autant d’encre que ce Jacques Vergès, consacré par l’opinion « avocat de la terreur » comme d’autres répondent lamentablement au titre moins flamboyant de sportif de l’année, et il fallait bien un film fleuve de 135 minutes génialement mis en scène pour rendre justice à un véritable artiste, tour à tour Dieu noir et Diable blond, aussi sincère que menteur, aussi idéaliste que pragmatique, aussi brutal que sensible, aussi cynique que cœur d’artichaut, aussi dénué de scrupule que courageux… Un singulier bagage emballé dans une intelligence d’éléphant et un humour dévastateur qui fit cette année à Cannes se tordre de jubilation un public finalement conquis par le charme irrésistible et néanmoins ambigu du personnage.
Il tomba dès son plus jeune âge dans la marmite de la justice à l’occasion d’un événement fondateur : les massacres de Sétif par l’armée française, le 8 mai 1945. Ce jour-là, jour de fête, jour de célébration de la victoire sur l’Allemagne nazie, où le peuple algérien prit toute sa part, la troupe, à peine sortie de son combat libérateur, ouvrit le feu sur une manifestation pacifique indigène qui réclamait sa part de la victoire en exigeant l’intégration et l’égalité des droits dans la république. Une voix de Français européen valait électoralement, à cette époque coloniale, 10 voix de Français musulman. Plusieurs centaines de manifestants furent tués ce jour-là. La foule arabe massacra en retour des dizaines d’Européens. Les jours suivants, des milices d’autodéfense pieds-noirs et les soldats exécuteront sommairement en représailles des dizaines de milliers de franco-musulmans.
Ce fut pour le jeune Vergès, engagé volontaire très tôt contre les nazis sur les champs de bataille du Maroc, d’Algérie et d’Italie, un motif de ressentiment qui ne se démentira jamais et le fit dès lors épouser la cause des mouvements anti-colonialistes naissants.
C’est en avril 1957, avec l’affaire Djamila Bouhired, combattante du FLN torturée après son arrestation par les parachutistes, que commence la longue carrière d’avocat engagé de Jacques Vergès. Ce premier procès, qu’il mène seul à Alger dans un terrible climat d’intimidation orchestré par les activistes de l’Algérie Française, n’empêche pas que Djamila Bouhareb et ses co-accusés soient condamnés à mort, mais il restera très emblématique de ceux qui suivront, tous consacrés à la défense des militants de la décolonisation, comme celui des membres du réseau Jeanson, constitué par les Français, les fameux « porteurs de valises » qui organisaient l’hébergement en France métropolitaine de responsables du FLN et l’acheminement de sommes d’argent au profit de l’organisation indépendantiste.
Plus tard, notre homme se fera le défenseur des premiers pirates de l’air palestiniens et du célèbre Carlos, de la Fraction Armée Rouge, d’Action Directe, de la fille de Marlon Brando accusée de meurtre, de Omar Radad… Plus étrangement, sa sollicitude finira par s’étendre à d’étranges loustics, voire à de franches canailles si éloignées de ses engagements antérieurs qu’elle finira par brouiller son image. Ne va-t-il pas jusqu’à déclarer à un quidam indigné qui lui demande s’il défendrait Hitler : « je défendrais même Georges Bush, s’il plaidait coupable » ! Sacré Jacques ! Foi d’utopistes : ne vous privez pas du bonheur de ces deux heures d’histoire, d’intelligence et d’humour ! nourries en outre d’une foultitude d’extraits d’actualité.