Système D
Ecrit et réalisé par Nadir MOKNECHE, Algérie/France, 2007, 2h14mn, avec Biyouna, Nadia Kaci, Aylin Prandi, Daniel Lundh, Fadila Ouabdesselam, Lyes Salem...

Un problème de cœur ? un mari volage ? une affaire à régler ? un permis de construire à obtenir ? Mme Aldjéria vous arrange ça en un claquement de doigts. Depuis le temps que d’un pas assuré elle arpente les ruelles d’Alger, elle s’est bâti une solide et néanmoins discrète réputation de bienfaitrice nationale, tant ses petits coups de pouces du destin savent rendre la vie des habitants plus douce, plus légère et plus facile, enfin, tout dépend bien entendu de quel côté du billet de banque on se trouve... Dans cette Algérie des années 2000, l’avenir n’est jamais sûr et le pire peut revenir, alors chacun assure ses arrières et ses affaires. Ici, il y a toujours quelqu’un qui a soif et c’est Madame Aldjéria qui arrose !
Aidée dans son petit business par un avocat très légèrement corrompu, une assistante polyvalente mi secrétaire, mi escort-girl, et sa sœur très dévouée mais totalement sourde et muette, elle mène son agence de main de maître, tout sourire même quand elle mord.
Et quelle classe elle a ! Toujours impeccable, la cinquantaine parfaite, bien coiffée, maquillée, pomponnée, talons hauts et vêtements de grand style en toutes circonstances, elle est l’image parfaite de la grande bourgeoise, et a gagné la crédibilité qui va avec, une assurance impériale dans toutes les situations, y compris les plus délicates. Elle a en outre ce sens inné de l’adaptation qui la met aussi à l’aise avec les ministres qu’avec les gens du peuple, ce bagout incomparable qui fait passer toute flatterie, toute menace, comme un gâteau au miel.
Avec ce nom d’artiste, celui qu’elle s’est choisi pour se produire sur la grande scène des petites corruptions quotidiennes, Zineb Agha a pris une revanche sur son passé modeste et fait un pied de nez à tous les conformistes, les bien-pensants, les coincés du foulard et les soi-disant détenteurs de la moralité en s’affichant lumineuse, généreuse, et épicurienne jusqu’au bout de ses ongles peints. De temps en temps, elle aime aussi flamber en boîte de nuit avec des bulles et une bonne compagnie. Au fond, elle porte bien son nom, incarnant à sa manière, avec un cynisme et une ironie lucides, toute l’hypocrisie d’une société qui se veut moderne et démocratique, mais ne turbine qu’au plus vieux carburant du monde, la corruption.
Elle assume tout cela avec une certaine grâce, il faut bien l’avouer, accrochée à son petit système solaire dont elle est le centre de gravité, accrochée aussi à son fils unique, qui partage sa vie d’enquêtrice nationale, un beau gosse qui n’est capable que d’une seule chose, aimer : les oiseaux, les putains de sa mère et surtout l’image d’un père imaginaire censé vivre au-delà de la mer.
C’est qu’en douce, elle cultive un vieux rêve, Zineb : celui de racheter et de remettre à neuf les Thermes de Caracalla, sur les hauteurs d’Alger, là où elle venait enfant accompagner sa mère qui y travaillait.
Elle n’est pas très loin du but, Madame Aldjéria, encore une ou deux affaires un peu solides et le tour sera joué, elle pourra prendre sa retraite, revenir aux sources, se poser, se ranger des affaires et rincer sa vie à grand jets d’eau salutaires. C’est alors qu’une jeune fille pas encore prénommée Paloma entre sur la scène de son grand théâtre...
Beau et foisonnant portrait d’une femme libre, indépendante, courageuse (pas très honnête certes, mais nobody’s perfect), et résolument moderne, Délice Paloma est une ode superbe à l’Algérie, à ses femmes, à sa fragilité, à ses contradictions, à ses failles. Pas de violence, mais pas d’idéalisme non plus, le portrait est lucide, mêle drôlerie et cynisme, avec tous les contrastes d’une société qui balance entre douceur et dureté.
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