Inquisition
Il convient de ne rien manquer du générique de début, qui fait se succéder des tableaux de Goya, magnifiques et cauchemardesques, images d’un monde inquiétant, au bord de la folie, peuplé de personnages volontiers grotesques, gangrené par l’hypocrisie et la violence. Ils sont là les fantômes de Goya, dans ces figures blêmes et distordues, symboles de la société espagnole au tournant des xviiie et xixe siècles.
Nous sommes en 1792, Francisco Goya est depuis six ans le peintre officiel de la cour d’Espagne. Il est célèbre et célébré, peint des portraits monumentaux du roi, de ses proches, des grands nobles et des courtisans. Il nous apparaît comme un homme exceptionnellement doué pour son art mais pas du tout maître de son destin : il reste en permanence témoin de ce qui se passe autour de lui, presque toujours passif, incapable d’agir réellement… Et autour de lui gronde le chaos : l’Inquisition jette ses presque dernières forces dans la sauvegarde acharnée de l’ordre moral ancien, essaie par tous les moyens de s’opposer aux idées nouvelles portées par la toute récente et proche Révolution Française. Une des jeunes muses du peintre, Inès Bilbatua, sera la victime innocente de cette folie répressive : abusivement, absurdement accusée d’hérésie parce qu’elle a refusé un plat de porc dans une taverne, preuve manifeste de « pratiques juives », elle est jetée en prison, malgré la résistance magnifique de son père, auprès de laquelle les timides interventions de Goya font bien pâle figure…
L’année suivante, Goya devient sourd, son aura diminue, ses soutiens à la cour se font rares… L’inspiration du peintre vire au sombre, et c’est le Noir qui prendra définitivement le dessus avec l’invasion de l’Espagne par les troupes napoléoniennes (extraordinaire série des « Désastres de la guerre »)…
Si nous suivons les diverses péripéties de cette période trouble à travers les yeux de Goya, il n’en est, comme dit plus haut, que le témoin, celui qui enregistre et « peint ce qu’il voit ». Le principal « acteur » de cette épopée tragique et dérisoire, c’est le frère Lorenzo (interprété avec gourmandise par le caméléon Javier Bardem) : au début du film, ce prêtre est un fanatique, persuadé que le déclin de l’Espagne est dû au fait que la Sainte Inquisition fait preuve d’une faiblesse coupable. Il veut lui redonner toute sa puissance, veut qu’elle inspire de nouveau la terreur absolue. Ses supérieurs même semblent effrayés par la virulence de sa foi. C’est lui qui va entraîner la perte d’Inès, ce qui nous vaudra d’ailleurs la scène la plus étonnante du film, lors d’un repas dans la famille Bilbatua… Seize ans plus tard, emporté par la sarabande infernale de l’Histoire, il aura retourné sa soutane et sera devenu un autre homme, une des nombreuses surprises que réserve le scénario imaginé par Milos Forman et Jean-Claude Carrière, qui s’inspire de faits historiques mais sait prendre toutes les libertés indispensables pour les besoins de la cause picaresque.