IT'S A FREE WORLD
Ken LOACH - GB 2007 1h33 avec Kierston Wareing, Juliet Ellis, Leslaw Zureck, Joe Siffleet, Maggie Hussey... Écrit par Paul Laverty. Festival de Venise 2007 : Prix du meilleur scénario.
Nul besoin de sortir d’une école de cinéma pour admettre que le 7e art est le reflet de la réalité et Ken Loach, depuis Family Life en 1971, ne fait rien d’autre que de nous tendre un miroir sur lequel, aujourd’hui la méchante sorcière de Blanche Neige se pencherait elle-même avec effroi.
Bien sûr les reflets qu’il renvoyait jadis n’étaient pas toujours aimables, tant ils portaient comme une fatalité le message de l’éternelle oppression, mais il était toujours possible, dans un monde présenté alors comme bi-polaire, d’y trouver des raisons d’espérer.
Le méchant, clairement identifiable, sous la bannière étoilée ne décevait jamais. Il affichait une bonne gueule de trique et excellait dans l’organisation d’assassinats politiques et de coups d’état militaires. Le bon, ce n’était pas toujours très évident, mais il fallait bien qu’il existe, le bougre, comme Dieu et Diable, chien et chat, pour respecter les lois de la physique la plus élémentaire.
Miroir, gentil miroir, mais que me dis-tu ? Nous marchons aujourd’hui sur la tête. Personne à l’époque n’aurait pu imaginer que les choses tourneraient si mal et que l’on se prendrait presque, trente ans plus tard, à regretter ces maîtres de forge dont on pouvait au moins rêver d’épouser la fille ou d’incendier le château. Aujourd’hui, nous ne savons plus très bien à quel saint nous vouer tant la situation politique, sociale et culturelle vire au cauchemar. Et Ken Loach, dont chacun de ses films se laissait illuminer par quelques chauds rayons d’humanité, nous livre, avec ce It’s a free world d’une grimaçante ironie, le terrible instantané d’une société humaine livrée à la contre-révolution Thatcher, où tous les appétits et les coups sont permis pour réussir. Exit les bons, exit les méchants, plus que des chacals se disputant une charogne.
C’est à travers l’odyssée entrepreneuriale de Angie et Rose, deux trentenaires malmenées jusque-là par la vie, que Ken Loach et Paul Laverty vont cerner, avec la finesse d’observation qu’on leur connaît, les dérives d’un désir fou : celui « d’en croquer » enfin, et de se faire une place au soleil, avant que le temps et l’âge n’aient raison du désir d’en découdre.
Et voilà nos deux gonzesses le dos au mur, embarquées pour un voyage sans retour dans le business du travail temporaire. Un pur chef d’œuvre produit par la pensée Maggie Thatcher qui permet chaque matin, dans une Angleterre de cocagne revenue au temps de Charles Dickens, de louer des travailleurs à l’heure ou à la journée sans trop s’embarrasser de l’insupportable fardeau de la protection sociale. Des travailleurs en situation plus ou moins irrégulière embarqués dans le grand bain du « free world », qui se voient souvent même privés de leur salaire de misère par la mafia des sous-traitants.
Bien sûr, cela commence plutôt mal pour nos deux copines, confrontées à la brutalité d’un monde d’hommes. Coincées entre rapacité des donneurs d’ordre, colère des salariés et principes d’équité et de justice hérités d’un paternel, ancien syndicaliste, effaré par les méthodes de sa fifille. Bien sûr, cela finira par aller mieux, au prix de bien des reniements que nos deux copines subiront jusque dans leur chair. Mais toute honte bue, ce terrible film de Ken Loach en vient tout naturellement à poser une question essentielle: l’enjeu, une place sous un bien pâle soleil d’hiver, en vaut-il la chandelle ?
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