Dernier dyptique de Wayne Wang

Publié le par MAX HEADROOM

Après Smoke et son pendant Brooklyn Boogie (1995) adaptés de Paul Auster, Wayne Wang récidive sur le terrain du diptyque avec ce sublime doublé qu'est  Un millier d'années de bonnes prières et La Princesse Du Nebraska. Deux films esthétiquement très différents, qui s'influencent l'un l'autre sur le thème de l'immigration.


Wayne WANG - USA/Chine -2008- Un millier d'années de bonnes prières (1h25), avec Henry O, Faye Yu, Vida Ghahremani, Pasha Lynchnikoff... La Princesse du Nebraska (1h20), avec Ling Li, Pamelyn Chee, Brian Danforth, Patrice Lukulu Binaisa...... 

 

Avec un vocabulaire du XIXe siècle, on veut nous vendre des conquistadors modernes, des frontières à repousser, des pros qui foncent vers des horizons nouveaux. Or nous vivons à lâge des paumés. Pour la plupart des Terriens, le XXIe siècle ressemble à une vaste patinoire. Un espace lisse et uniforme où on l'on avance au hasard des chocs, comme un palet de hockey. Avec Un millier d'années de bonnes prières et La Princesse du Nebraska, Wayne Wang propose un étonnant diptyque, portrait d'êtres perdus qui glissent à la surface du monde. Faux jumeaux, ces films peuvent se voir dans n'importe quel ordre, et on peut même n'en voir qu'un des deux (mais ce serait dommage). Adaptés des nouvelles de Yiyun Li, ils mettent en scène des personnages différents, dans des villes différentes. Ils commencent cependant tous deux dans un lieu de transit, un hall d'aéroport...

Dans Un millier d'années de bonnes prières, Yilan retrouve son père, Monsieur Shi, qui arrive de Pékin. Voilà longtemps qu'ils ne se sont pas vus. Elle a quitté la Chine, divorcé et trouvé un emploi dans une petite ville du Nord des États Unis. Le vieil homme s'installe donc chez sa fille pour quelques semaines, dans le bonheur climatisé d'un complexe immobilier ripoliné. Une à une, Wayne Wang pose des briques de verre entre ses personnages. M. Shi doit se faire à l'idée que que sa fille n'a plus besoin de lui. Et puis, soudainement, douloureusement, le mur se fendille. Les mots sortent comme en craquant, le passé aussi...
La Princesse du Nebraska s'ouvre à l'aéroport de San Francisco. Sasha, une jeune Pékinoise étudiant aux États Unis, vient d'atterrir. Elle est enceinte de quatre mois et n'a plus de nouvelles du père de l'enfant, Yang, un artiste de l'Opéra de Pékin. Elle retrouve Boshen, homme d'affaires américain, de retour au pays après quelques années en Chine, où il fut l'amant de Yang. Il tente de la convaincre de garder l'enfant. Commence une longue dérive où Sasha se cherche elle-même et croise une prostituée, des voyous, un avocat embarqué dans une sale affaire...
Les deux films traitent, chacun à sa façon, de l'exil et du temps. Que faire de son passé quand on s'éloigne géographiquement de ses origines ? C'est au fond la question que posent ces personnages. Le plus touchant, M. Shi, est un ancien maoïste qui recycle son histoire comme il peut, mais ne l'efface pas. Il appartient à cette classe de lettrés qui cultive ses racines. Sa fille, Yilan, fait au contraire partie d'une génération pour laquelle le passé chinois est devenu encombrant. Elle a tourné le dos à son pays pour vivre, anonyme, dans le monde libre mais glacé d'une banlieue américaine...


Historiquement, le pivot entre les deux œuvres est certainement l'année 1989 et le massacre de Tiananmen. Yilan a l'âge de cette jeunesse exilée par la force des choses, dont les rêves de changement ont été écrasés sous les tanks. Sasha, l'héroïne de La Princesse du Nebraska, appartient à la génération suivante. Née au tout début des années 90, de Tiananmen elle dira, agacée, que « sa grand-mère lui en a parlé ». Dans cette scène de dîner fulgurante, elle fustige ces Occidentaux qui expliquent sans cesse la Chine aux Chinois. L'Amérique, son pays d'accueil, ne fait que lui rappeler qu'elle est chinoise, en lui imposant un passé qu'elle n'a pas vécu et qui n'a rien à voir avec elle... Mais elle porte physiquement la Chine en elle, avec l'enfant qui est dans son ventre... Yilan et Sasha n'ont pas trouvé le bonheur dans l'exil : on ne se libère pas en inventant sa propre solitude...

(Adrien Gombeaud, Positif)


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Publié dans cinetampes

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