UN BARRAGE CONTRE LE PACIFIQUE

C'est un roman fondateur de Marguerite Duras. Un des premiers, probablement un des plus beaux et des plus accessibles. Un de ces romans qu'on lit jeune et dont le souvenir ne vous quitte plus le reste de votre vie tout en vous ayant distillé à jamais le goût de la lecture. Peut être parce que Duras y évoque tout ce qui, adolescente, l'a construite en tant que femme : le rapport à une mère à la limite de la folie, la découverte de l'amour et du désir , la conscience de classe, le rapport organique à la terre indochinoise.
Nous sommes dans l'actuel Cambodge qui, en 1931, est encore pour une vingtaine d'années l'Indochine. Une veuve y survit tant bien que mal avec ses deux enfants : Joseph, 20 ans et Suzanne, 16 ans, alter ego romanesque de Marguerite Duras. Son drame : avoir investi toutes ses économies dans une rizière régulièrement inondée par les marées du Pacifique, et que des fonctionnaires corrompus de l'administration coloniale menacent de saisir si elle ne parvient pas à la rendre cultivable. Son paradoxe : en tant que blanche elle a pourtant les mêmes ennemis que ses voisins paysans cambodgiens : les éléments contre lesquels elle doit lutter, les pieds dans la boue, pour sauver ce qui reste à sauver, mais aussi l'arbitraire et la violence du système colonial dont la mission soit disant civilisatrice n'est qu'un vernis pour masquer des appétits économiques toujours plus démesurés. Et ses enfants partagent tant bien que mal ce quotidien, entre attachement viscéral à cette terre et envie de partir très loin vers des villes fantasmées.
Le bouillant Joseph arrondit l'ordinaire entre petites contrebandes et braconnage, et la sensuelle Suzanne ne sait trop que faire, entre jeu et peur adolescente, de ces regards d'hommes pleins de désir qui se posent sur elle. Un pouvoir de séduction que la famille est prête à exploiter sans vergogne quand un riche Chinois se pose en prétendant de Suzanne.
La première force du film tient dans son personnage central, la mère, et son actrice Isabelle Huppert, stupéfiante dans son jeu toujours à la lisière de la folie, et qui mieux que quiconque sait exploiter toute la complexité du personnage et la versatilité de ses états d'âme. Car la mère est tout à la fois : possessive à l'excès avec ses enfants, mais prête, pour la survie du clan, à jeter sa fille à peine sortie de l'enfance dans les bras d'un puissant ; combattive face aux caprices de la nature et face à l'administration coloniale avec la violence d'un résistant vietcong, tout en passant par des phases de dépression insondable et suicidaire ; manipulatrice et aimante...
Mais l'autre atout est la caméra amoureuse de Rithy Panh : amoureuse de ces paysages de rizières, de mer et de montagne luxuriante, paysages qu'il avait su rendre si palpables dans le merveilleux Gens de la Rizière ; amoureuse aussi du peuple cambodgien, dont Rithy Panh avait su raconter le génocide des années 70, dans son bouleversant S21 et qui est ici, en arrière plan du récit romanesque et familial, le contrepoint indispensable, tant le destin de la famille de Suzanne est directement lié à celui de ce peuple digne et opprimé par toute l'horreur du colonialisme, qui se montre paternel quand le peuple est soumis et infanticide quand celui-ci se rebelle.