De l' Estaque à Erevan
Robert GUÉDIGUIAN, France / Arménie, 2006, 2h5mn, avec Ariane Ascaride, Gérard Meylan, Chorik Grigorian, Simon Abkarian, Jalil Lespert, Roman Avinian, Jean-Pierre Darroussin, Marcel Bluwal, Serge Avedikian, Madeleine Guédiguian... Scénario de Ariane Ascaride, Marie Desplechin et Robert Guédiguian.
Après une courte escapade du côté du Palais de l’Elysée (et une infidélité provisoire à sa troupe d’acteurs habituels), Robert Guédiguian revient planter sa caméra à Marseille, et si comme le titre l’indique, c’est pour s’en échapper aussi vite, on retrouve néanmoins dans ce nouvel opus la patte singulière du réalisateur, la simplicité et l’évidence de son cinéma, le regard attentionné et empreint d’humanité qu’il porte à ses personnages.
Anna mène dans la cité phocéenne une existence bien réglée que rien ne semble pouvoir troubler : pétrie de certitudes, elle partage son temps entre son boulot de cardiologue et une vie de famille paisible. Un beau matin, son septuagénaire de père, avec qui elle entretient des relations orageuses, disparaît sans laisser d’adresse, alors même qu’elle vient de lui préconiser une lourde opération du cœur. Quand elle découvre qu’il s’est enfui en Arménie où il n’a plus vécu depuis les années cinquante, elle décide de partir à sa recherche pour tenter de le ramener à la raison, comprenez à la maison.
C’est donc vers Erevan, la capitale d’un pays inconnu d’elle, celui de ses ancêtres, qu’elle s’envole pour une enquête qui, faute d’indice suffisant et de contacts locaux probants, va rapidement piétiner : entre deux rendez-vous approximatifs, elle va à son corps défendant abandonner son efficacité habituelle pour épouser le rythme local, et prendre le temps de baguenauder, découvrir, rencontrer. C’est tout d’abord Manouk, un vieil homme croisé à l’hôtel, qui va lui servir de guide et lui permettre une première approche un peu superficielle, touristique, de la ville et de ses beautés. De fil en aiguille, une rencontre en amenant une autre, elle va prendre conscience de la détresse sociale et économique du pays : une grande pianiste contrainte d’ouvrir un restaurant musical pour survivre, ou surtout Schaké, jeune apprentie coiffeuse soutien de famille, se livrant à divers trafics pour alimenter son rêve d’une vie meilleure, d’une vie ailleurs en Occident. Un médecin humanitaire français, un homme d’affaires plus ou moins véreux, un général héros national humaniste et pragmatique viendront compléter le tableau d’un pays neuf en construction, qui se débat entre l’héritage du communisme et le libéralisme sauvage qui l’a remplacé.
L’enquête d’Anna pour retrouver son père va à sa grande surprise se transformer en quête initiatique. Longtemps persuadée que les questions d’appartenance, d’identité, ne la concernaient pas, elle va peu à peu entrer en résonance, en intelligence, en sensibilité avec le territoire qu’elle découvre, prendre conscience qu’elle ressent quelque chose de fort, que quelque part elle ressemble aux gens qu’elle rencontre. C’est donc transformée, plus à même de comprendre son père, qu’elle le retrouvera dans un petit village perdu dans les hautes montagnes du Caucase, assis à rêver sous un abricotier en fleur…
En dépit de l’éloignement géographique, Robert Guédiguian signe ici un film extrêmement personnel et sincère : c’est la première fois qu’il traite de son origine arménienne, et on sent qu’il a mis beaucoup de lui-même et beaucoup d’Ariane Ascaride aussi, qui a co-écrit le scénario dans le personnage d’Anna et son parcours intime. Utopia.org
