Hors-castes

Publié le par MAX HEADROOM

L’INTOUCHABLE

Écrit et réalisé par Benoît JACQUOT, France, 2006, 1h22mn, avec Isild Le Besco, Bérangère Bonvoisin, Marc Barbé, Manuel Munz, Yaseen Khan... FESTIVAL DE VENISE 2006 : Prix Marcello Mastroianni de la meilleure jeune actrice pour Isild Le Besco.


L’Intouchable est un film qui va vite, qui va loin, qui va de travers aussi. C’est à dire qu’il ne se perd pas en précautions inutiles, qu’il ne nous prend pas par la main pour tout nous expliquer minute par minute, qu’il nous entraîne, tant géographiquement qu’affectivement, vers des contrées qu’on n’imaginait pas cinq minutes avant, et qu’il file comme une flèche vers son but en prenant des chemins volontiers détournés. De quoi dérouter, voire dépiter, les spectateurs accros aux récits classiques soigneusement balisés, de quoi enchanter ceux qui préfèrent l’imprévu, l’incertain, l’insaisissable…

Prenière scène sans préambule donc : un drôle de face à face mère-fille. Soirée d’anniversaire de la grande fille, complicité un peu forcée, tension palpable, de l’eau dans le gaz. La mère se laisse aller à des confidences, entre nostalgie et amertume. La vie n’a pas dû être particulièrement tendre avec elle et lui a laissé en lot de non-consolation une solitude qui visiblement lui pèse… Gâteau de circonstance, bougies qu’on souffle sans compter… Et la mère lâche l’info du jour : le père que Jeanne n’a jamais connu était un Indien, Hindou de l’Inde, rencontré lors d’un voyage. Un « intouchable » précise la mère.

Ici, une parenthèse de Benoît Jacquot : « Intouchable, tout vient de là, de ce mot précis : alors que je connaissais encore assez peu l’Inde, j’ai pris à contresens ce mot, qui a très vite rimé avec ma fascination pour ce pays. Je pensais en effet que les Intouchables étaient la caste la plus sacrée de l’Inde, qu’ils étaient ceux qu’on ne pouvait pas approcher tant ils étaient inatteignables… Puis j’ai découvert qu’ils étaient en réalité plus bas que terre, qu’ils étaient hors-castes, maudits… »

Retour à la scène primitive mère-fille : bouleversée par la révélation, Jeanne réagit violemment et la soirée d’anniversaire se termine en baffe et claquage de porte. La jeune femme retourne déboussolée à la nuit parisienne. Pourtant, dès cet instant de totale instabilité, on sent dans son regard une détermination intraitable : il faudra qu’elle fasse quelque chose de cette vérité si tardivement apprise, il faudra qu’elle la prenne à bras-le-corps, qu’elle l’intègre physiquement, charnellement à sa vie, au risque de tout remettre en question, repères, habitudes, métier, amours…
Dans les cinq minutes qui suivent, Jeanne abandonne la pièce de théâtre qu’elle répétait – on apprend ainsi qu’elle est comédienne – et son amoureux par la même occasion puisque c’est le metteur en scène. Pour partir en Inde, à la recherche de ce père qui vient de lui naître, elle a besoin de fric, elle accepte un rôle au cinéma qu’elle avait refusé, et qu’on la voit jouer comme un calvaire qu’elle s’inflige. Et elle part, elle s’envole…

Et là le film bascule, pour nous offrir une plongée hyper-réaliste, résolument non touristique, au coeur d’un pays extraordinaire, un univers fascinant et inquiétant à la fois. Et c’est là qu’on s’aperçoit que depuis le début, la caméra de Benoît Jacquot est quasi-documentaire. L’Intouchable est en fait un reportage utlra-sensible sur le corps et le visage d’Isild Le Besco confrontés à des situations déstabilisantes : découverte de son histoire intime dans les séquences du début, immersion dans un univers radicalement nouveau et déboussolant dès qu’elle pose le pied en Inde…
Jeanne trouvera-t-elle ce père inconnu ? Se trouvera-t-elle elle-même, plutôt ? On ne sait… Mais l’important n’est pas là. L’important, pour elle l’héroïne de ce film comme pour nous ses spectateurs, est dans le voyage, dans l’expérience, dans l’abandon…
Utopia.org

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Publié dans cinetampes

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