Surveillance

C’est un drôle de film prenant, fascinant, voire inquiétant, produit sous la houlette de Lars Von Trier, qui a donné à trois réalisateurs différents un point de départ identique et pour règle du jeu commune : 6 semaines de tournages et 6 acteurs… point final. Ce que réussit Andrea Arnold, au point de faire l’unanimité du Jury au Festival de Cannes 2006 (distinction exceptionnelle pour un premier film), donne une furieuse envie d’aller voir du côté des deux autres : affaire à suivre donc !
Le boulot de Jackie est bien dans l’air du temps : surveiller une ribambelle d’écrans video qui répercutent ce qu’enregistrent des caméras plantées partout dans Glasgow, la capitale écossaise où elle-même habite, ville formidablement cinégénique par ailleurs… Ne pas perdre de vue les lieux publics, les rues, les immeubles, les entrées d’immeubles… Donner l’alerte au moindre trouble. La ville est partagée entre plusieurs « veilleurs » : chacun a son quartier, ses habitudes, ses suspects. Jackie n’ignore rien des allées et venues de ce bout de territoire qu’elle surveille, s’attachant à suivre un type qui balade son vieux chien, un couple qui se chipote, un rôdeur aux airs chafouins, un jeunot qui deale. Un boulot glauque, un entraînement permanent à la suspicion, au voyeurisme, qu’elle pousserait bien parfois au-delà du champ de la caméra, à l’intérieur des maisons…
Jusqu’au jour où, sur un des écrans, surgit un type qu’elle ne pensait plus revoir, qu’elle ne voulait surtout plus revoir, qu’elle pensait ne pas vouloir revoir. C’est qu’elle en a Jackie, des sales choses à oublier, des choses qui la tourmentent. Mais tous les soirs, reprenant son service, il revient dans son champ de vision. Pas désagréable de sa personne, il a l’air plutôt tranquille et sa vie semble sans surprises. Pourtant plus ça va et plus Jackie semble obsédée par le bonhomme, tendue, négligeant les autres sujets, revenant sans arrêt sur lui, comme fascinée. On ne sait rien, mais on se doute, tant les sentiments qui la remuent semblent contradictoires et violents, lancinants, qu’il a dû se passer quelque chose de terrible entre elle et ce type.
Un soir, elle va se rendre au pied de cet immeuble qu’elle surveille tous les jours, traîner un moment, surveiller, puis finir par se faufiler pendant une fête jusqu’à sa piaule, pour voir de l’intérieur, au plus près, jusqu’au contact, se glisser dans son intimité. La répulsion le dispute à l’attirance, la haine au désir, il y a quelque chose de terriblement malsain et à la fois cérébral et charnel, foutrement humain…
La suite, je me garderai bien de la dévoiler, car l’interrogation permanente qui accompagne le comportement de Jackie et de celui qu’elle poursuit fait partie du plaisir, ou du déplaisir, c’est selon. En tout cas, avec une habilité remarquable, Andrea Arnold titille là où c’est trouble, dans les choses inavouables autant qu’inavouées. Petite cousine d’Haneke et de Dostoïevski, elle interroge autant sur les pulsions intimes des individus que sur la fascination qu’exercent sur tout un chacun les histoires ambiguës où chaque personnage se révèle à la fois ange et bête, mais toujours au bord de la rédemption… Utopia.org