Loi de 48

« Habiter signifie donc tarder autour du foyer, à la manière préhistorique, près du feu qui réchauffe, éloigné du danger des bêtes et protège des intempéries. Dans l’habitation se dit aussi le gîte des animaux cachés des prédateurs et à l’abri des risques encourus par la lutte consubstantielle au fait de vivre dans un même espace. Le gîte s’apparente à la tanière, au terrier, au refuge » Michel Onfray, « Théorie du voyage »
Dans la grotte du 7e arrondissement qui lui sert de domicile vit une tribu aux mœurs étranges et aux habitudes d’un autre âge… Un âge pré-bancaire où nul n’aurait besoin de caution, de CDI, de carte d’identité ni de look propret pour se loger, un âge où la seule patte blanche qu’il faudrait montrer pour se faire accepter serait de tendresse, d’amitié, de fraternité… Un âge où le travail ne serait pas instrument de torture mais promenade de santé, où la possession de biens matériels serait aussi légère au cœur qu’un jupon de dentelle.
Tout aurait pu ainsi durer éternellement, jusqu’à la fin du monde, dans ce grand appartement vivant au rythme un peu zinzin de ses drôles d’habitants : Martin, un peu critique, un peu scénariste, vivotant de doublages de films et de conférences incompréhensibles sur le cinéma d’auteur; Adrien, son pote, squatteur de longue durée, séducteur effréné et artiste maudit ; et Francesca, belle plante dynamique au tempérament de feu, compagne du premier, mère de leur fille, et grande manitoue de la maisonnée.
Oui, la vie de cette tribu aurait pu s’écouler paisiblement, entre chasse, cueillette, visites surprises des copines de l’une ou des conquêtes de l’autre, et yoyotage de la grand-mère un peu maboule.
Car dame Nature, en sa grande générosité, avait consenti à protéger sa tribu par une loi d’une autre époque, dite de 1948, en plafonnant les loyers de certains vieux appartements.
Mais le paradis est menacé et la bête rode… elle porte tailleur et talons aiguilles et du haut de son statut, « la proprio » a décidé d’agrandir son territoire et de faire du grand appartement un trésor de guerre, arrachant sans pitié, d’un coup aussi sec qu’un avis d’imposition, toutes les propriétés bienfaitrices du gri-gri protecteur de la loi 48.
L’ennemi est aux portes et il est accompagné : huissier, banquiers, promoteurs immobiliers.
Mais Adrien, Martin, Francesca et les autres ne sont pas vraiment décidés à se laisser marcher sur les pieds. Au nom de la liberté, de la fraternité et de la créativité, ils sont prêts à se battre pour conserver leur petit pré carré loin de la logique du marché, de la spéculation et de l’agressivité du monde moderne !
Et comme souvent dans les grands combats idéologiques, il y a toujours une femme qui mène la danse, les homme suivant derrière ! Passionara de la bataille juridique qui s’annonce, Francesca va se démener comme diable en terre sainte pour préserver les siens d’une relégation en F2… Ce n’est pas que le F2 la dérange, dans l’absolu, c’est plutôt qu’il empêcherait la présence à ses côtés de son indispensable famille de cœur : son homme, sa môme, le pote de son mec, sa frangine, les copines de sa fille, celles de sa sœur, les maîtresses du pote de son mec, sa grand-mère, plus tout ceux qui passent… Et non, vraiment, pour caser tout ce monde, il faut un grand, très grand appartement !
Léger comme une chansonnette de l’après guerre et bohème comme le Paris d’un autre âge, avant que les boutiques de fringues et les banques remplacent les petits bistrots, Le Grand appartement est un hymne joyeux à la vie en communauté et à l’insouciance. Les femmes sont lumineuses, généreuses, avec une grandeur d’âme qui paraît immense face à l’inconstance et à l’immaturité des mâles… C’est une ode à l’anticonformisme, une invitation à s’engager sur les chemins de traverse, à l’heure où le mouvement général nous dit d’aller vite, de thésauriser, de capitaliser !