Ils sont fous ces Roumains!
(A FOST SAU N-A FOST ?) Écrit et réalisé par Corneliu Porumboiu, Roumanie, 2006, 1h29mn, avec Mircea Andreeseu, Teo Corban, Ion Sapdaru... CAMÉRA D’OR festival de Cannes 2006. meilleur premier film, toutes sections confondues, un des prix majeurs du Festival, le jury était présidé cette année par les frères Dardenne.

12h08 à l’est de Bucarest, c’est un peu comme si on regardait l’Histoire par le petit bout de la lorgnette, et qu’un plaisantin en ait badigeonné d’encre l’oculaire. Le titre original du film signifie littéralement « Y a-t-il eu ou pas ? » ; il aurait aussi bien pu s’appeler « Trois personnages en quête de révolution », tant il développe un sens aigu de l’absurde. 12h08... est avant tout profondément drôle (dans le sens « profond et drôle ») et l’on pourrait invoquer pour en définir l’humour l’impassible Keaton, le « situationniste » Tati et le pittoresque Pagnol (et pourquoi pas les extravagants Marx Brothers tant qu’on y est...). C’est la quintessence de l’art comique, avec seulement trois personnages, à peine plus de décors, gris comme le régime de Ceaucescu, et des plans fixes comme qui rigole. Et pourtant, devant nos yeux humides, plissés d’avoir trop ri, le miracle s’accomplit : vis comica !
Le 22 décembre 1989 à 12h08, face à une centaine de milliers de manifestants, Nicolae et Elena Ceaucescu s’enfuyaient en hélicoptère de « la maison du peuple ». Capturés le 25 décembre, ils furent jugés par un tribunal militaire puis fusillés. Probablement provoquée par le KGB, voire par la CIA, cette révolution fit 1108 victimes qui elles sont bien réelles. La particularité de cette révolution est qu’elle fut la première à être diffusée en direct à la télévision. Aujourd’hui, ces événements sont évoqués pudiquement car on ne sait pas exactement où on en est par rapport à l’interprétation de ces journées... Mais que l’on parle de révolution ou de complot, ce fut le résultat d’un mouvement populaire, sincère et spontané.
16 ans plus tard, dans une petite ville à l’est de Bucarest, Virgile Jderescu, ex-ingénieur textile sous le régime du Conducator, aujourd’hui devenu producteur et présentateur de la télévision locale, décide de confronter ses concitoyens à leur propre histoire avec l’aide de ses deux amis : Piscoci, un vieux retraité solitaire qui songe plus à trouver un habit de père noël et un sapin qu’autre chose ; et Manescu, un professeur d’histoire endetté et alcoolique, qui passe le plus aviné de son temps à vilipender le seul émigré chinois de la ville (Porumboiu profite de ce personnage pour nous balancer, l’air de rien, tout en s’amusant, un discours salutaire sur l’immigration). Jderescu organise alors un débat télévisé pour répondre à LA question : leur ville a-t-elle réellement participé à la révolution ? Le problème est que chacun a sa version de la révolution, et comme c’est une petite télé locale, les téléspectateurs qui connaissent bien nos trois lascars ne vont pas se priver d’intervenir au téléphone...
L’année 2006 aura été riche en films roumains : on a pu voir en janvier La très belle mort de Dante Lazarescu, puis en septembre Comment j’ai fêté la fin du monde, qui évoquait également les événements de 89 (et concourait aussi pour la Caméra d’Or). En 2007, le truculent Corneliu Porumboiu nous assène sa leçon d’histoire comme on glisse sur une peau de banane : la mécanique du gag est composée de rouages élémentaires, mais d’une efficacité redoutable.
« Nous, les Roumains, nous avons, d’une certaine façon, inventé l’absurdité, ou du moins nous en avons fait un art. Mais je n’ai aucune méthode à vous proposer. L’humour me dépasse. Il vient probablement de ma ville natale et de la mentalité des gens de cette région.