Rupture & Déconfiture
Écrit et réalisé par SEAN ELLIS, Angleterre, 2006, 1h42mn, avec Sean Biggerstaff, Emilia Fox, Shaun Evans, Michelle Ryan, Stuart Goodwin, Michael Dixon, Michael Lambourne, Marc Pickering, Nick Hancock...

C’est un film qui a un charme fou, sexy et glamour, entre rêverie et drôlerie, entre lucidité ras les pâquerettes et romantisme exaltant. Qui fait oublier les conventions de la comédie romantique – aléas douloureux de la vie amoureuse : rupture et déconfiture, quête de l’âme sœur qu’on cherche loin alors qu’elle est sous vos yeux – grâce à son regard décalé, son élégance visuelle, ses trouvailles permanentes, son sens du gag irrésistible. Même si les styles et les univers sont très différents, on pense en voyant Cashback à La Science des rêves de Michel Gondry : la même foi candide dans le pouvoir des sentiments, la même gourmandise généreuse dans la pratique du cinéma, les mêmes sensations de plaisir, d’évasion, de complicité avec les personnages.
Ben, le héros craquant du film, est un artiste dans l’âme : il dessine comme il respire et ce qu’il cherche par dessus tout, c’est tenter de saisir sous son crayon le caractère insaisissable de la beauté, de traduire ce moment fugace de plénitude qu’inspire la beauté du monde et des gens qui le peuplent, en particulier celle des femmes. Sensible jusqu’au trognon, Ben est en vrac jusqu’à n’en plus trouver le sommeil quand Suzy le plaque, brutalement. Compter les moutons ? Ils courent trop vite. Et ce ne sont pas les virées nocturnes avec son vieux pote Sean, le dragueur le plus calamiteux de tout le Royaume Uni, qui vont le guérir du sentiment de vide qui le mine et le tient éveillé jusqu’à l’aube. Alors, pour tromper ses insomnies, pour distraire son esprit torturé par cette vaine quête des erreurs qu’il a bien pu faire, et accessoirement pour payer ses études aux Beaux-Arts, Ben se trouve un boulot au supermarché du coin. Il va donc partager ses nuits, sous la conduite d’un manager adepte du « positivons tous ensemble », avec quelques loustics hauts en couleur qui cultivent, chacun à leur manière, l’art de tromper l’ennui que leur inspire et leur prodigue généreusement ce grand espace voué au culte de la consommation débridée : et comme ils ne manquent pas d’inspiration dans la déconnade, ça nous donne quelques séquences assez tordantes.
Ben, de son côté, donne l’impression d’être là sans vraiment y être. Seul dans son monde baigné par la mélancolie, lucide sur ses désillusions, il s’évade dans sa rêverie et s’y découvre le pouvoir d’arrêter le temps : il peut ainsi détailler tout à loisir la beauté des filles, les dévêtir pour essayer d’approcher leur mystère, l’harmonie des courbes, l’expression des visages… C’est en arrêtant le temps qu’il le fait passer plus vite…
Et c’est ainsi, à force d’observer les femmes qui ne font que passer, qu’il va enfin être sensible au charme de celle qui est là toutes les nuits : Sharon, la blonde et discrète caissière qui détient peut-être la clef de ses insomnies…
Ce premier long métrage remarquablement réussi a une histoire étonnante : Sean Ellis, qui vient de la photo – il a même collaboré avec David Lynch him-self sur une série pour Harper’s Bazaar – , a d’abord tourné, en quatre nuits dans un supermarché londonien, avec un budget dérisoire, un court métrage de 18 minutes, déjà titré Caschback, accueilli avec enthousiasme dans plusieurs festivals. Lorsque l’idée lui est venue d’en faire un long métrage, il a décidé de conserver intégralement le court, en développant le scénario et les personnages, en ajoutant un avant et un après. Les 18 minutes du Cashback court figurent donc dans le Cashback long et l’osmose est formidable : aucune rupture de ton, le récit – pourtant assez complexe car truffé de flashes-back – est d’une parfaite fluidité. M’est avis que Sean Ellis n’a pas fini de faire parler de lui…