le temps du retour
C’est le film qui imposa définitivement Emir Kusturica, qui fit aimer au public sa manière inimitable, son style lyrique, plus grand que nature. Et ça faisait des lustres qu’on se lamentait de ne plus pouvoir vous le montrer pour cause de disparition du distritubeur, des copies, du négatif… bref de tout le toutim. Et le voilà qui revient enfin, en copies neuves, juste dans la foulée de La Vie est un miracle… C’était sans doute un signe…
D’emblée le prologue surprend et captive: jour de noces sous un ciel noir. Des oies trottinent dans la gadoue. Une petite troupe de fêtards éméchés traverse la place, tirant l’époux fin saoul dans une brouette, tandis que la mariée, gamine manouche en voiles blancs, chiale comme une madeleine. La neige se met à tomber... Tout est dit : euphorie et chagrins, ambiguités du monde gitan oscillant entre misère et mafia, bidonville et poésie, misère et picaresque. Grandeur et damnation des Romanichels...
Le spectateur n’a pas le temps de prendre du recul, de refuser la farandole, Kusturica nous prend par la main et nous jette en pleine kermesse. Il n’a pas choisi le reportage socio-politique moralisant, ni le plaidoyer aveugle, mais l’émerveillement, l’escapade lucide et complice. Chez les gitans, il y a des bons et des méchants, des fêlés et des apprentis-sorciers. Figure centrale : une grand-mère courage qui fume, qui boit, qui plaque ses chouchous sur sa grosse poitrine pour donner des baisers énormes et qui, par l’imposition de ses mains de magicienne, sait guérir les enfants malades…
L’image est plus que belle, les personnages sont touchants, sans attendrissement impudique. Et Kusturica sait comme personne, avec un naturel confondant, déraper dans le surnaturel. Sans cesse aux frontières du rêve, comme ses héros, il colore sa chronique d’épisodes fantasmagoriques qui la rendent inoubliable...