La question humaine
Nicolas KLOTZ, France, 2007, 2h24mn, avec Mathieu Amalric, Michael Lonsdale, Jean-Pierre Kalfon, Lou Castel, Laetitia Spigarelli, Valérie Dréville, Edith Scob... Scénario d’Elisabeth Perceval, d’après le roman de François Emmanuel (Éd. Stock).

Dégraisser les entreprises, éliminer les fainéants, revaloriser le culte du travail, barrer l’accès du territoire aux gens du tiers monde qui tentent leur chance pour s’intégrer au système. Psychanalyser l’économie libérale, démasquer ses plus puissants rouages, confondre le machiavélisme des techniques capitalistes : c’est le plan que ce sont fixé Nicolas Klotz et sa scénariste Elisabeth Perceval dans leur trilogie sur la violence contemporaine. Ils s’étaient placés du point de vue des pauvres et des rejetés dans Paria (2001) et La Blessure (2005).
Le tandem réalise un exploit. Thriller, étude de moeurs, exploration de pulsions, peinture de corps, exploration musicale, film d’espionnage, politique, historique, fantastique : La Question humaine est tout cela à la fois. Magistralement.
Simon (Mathieu Amalric, parfait) travaille comme psychologue au département des ressources humaines d’un complexe pétrochimique. L’un de ses supérieurs (Jean-Pierre Kalfon) lui confie une mission secrète : enquêter sur un dirigeant de l’usine (Michael Lonsdale). La direction a des soupçons sur l’état mental de cet homme qui, parfois, arbore la mine d’un neurasthénique et s’enferme dans sa voiture de fonction pour écouter de la musique lyrique.
Il y a deux hommes en Simon. Le cadre performant, technicien de l’élimination, applicateur des solutions les plus rationnelles et radicales. Et le séducteur exacerbé par le désir. Celui du jour, corps maîtrisé, rompu à la rigidité ; celui de la nuit, corps déchaîné, proie de fantasmes, qui libère ses envies de défonce, de danse hystérique. Le second est parasité par le premier, et vice versa. En privé, Simon se comporte parfois avec brutalité. Mais l’homme va prendre le dessus sur le démon.
Le doute, en effet, s’installe chez le petit soldat cynique à cause d’une note transmise par un mystérieux informateur. Il s’agit d’un document de 1942, où des ingénieurs disent comment améliorer le rendement: ils préconisent d’éliminer des sureffectifs en les gazant dans un camion.
Construit sur les glissements d’un monde et les contaminations insidieuses, La Question humaine ose le brouillage des genres (la fiction est minée par le documentaire), faisant resurgir l’Histoire dans l’idéologie contemporaine. Le film dénonce l’inconscience des jeunes conquérants impatients de jouir et de consommer. Il rappelle que le pouvoir reste aux mains des pères et suggère que ces pères ont du sang sur les mains, otages d’un passé trouble, de comportements douteux durant la seconde guerre mondiale. Et il démasque le langage de ce pouvoir.
Rien d’innocent dans ce qui est professé en hauts lieux sur l’art et la manière d’être compétitif, ni sur le dérapage verbal accompagnant le formatage des comportements. Simon fait un lien entre ses pulsions morbides, ses méthodes fascistes, et la façon dont les grands prêtres du libéralisme récupèrent les mots des idéologues de la Shoah : problèmes, planification, marchandise, intransigeance, épuration...
Cette thèse, ô combien dérangeante, est mise en scène avec une époustouflante maîtrise. Car cette démonstration d’un hallucinant dérèglement fait l’objet d’incessants dérapages esthétiques, osant une rave endiablée et huit minutes de flamenco a capella, passant du plan fixe à la caméra sur l’épaule, faisant défiler d’austères patrons en costume cravate et des tentatrices en robe noire, ou résonner des formules assassines qui parlent de la nécessité d’obéir au tyran et de l’inutilité d’avoir une âme. Hanté par les corps sanglés, sexuels, ou condamnés à nourrir la machine, le film de Klotz rappelle qu’une part de l’humanité est maudite.
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