Désamour

L’homme est fait pour être heureux pour de simples raisons et malheureux pour des raisons encore plus simples… Isa et Bahar ont tout : la beauté, l’intelligence, la réussite sociale. Il est maître de conférence à la fac et la photo est sa passion. Elle réalise des fictions pour la télé. Ils se sont aimés, s’aiment peut-être encore, se retrouvent enfin ensemble pour quelques jours de vacances… Pourtant ces retrouvailles semblent sonner le glas d’une relation qui n’en finit pas de se déliter. Ils aimeraient s’aimer encore, mais plus rien ne se passe qui pourrait ranimer des liens dont on suppute les fulgurances passées : ni les mots qui ne leur viennent pas, ni les gestes qui n’arrivent pas jusqu’à l’autre… Rien ne paraît pouvoir réinventer un amour qui s’est fait la malle en douce. Le cœur n’y est pas. Ni là, ni ailleurs comme si, sans cet amour, le reste avait perdu son intérêt, comme si la vie se fanait de même.
Le visage splendide de Bahar remplit l’écran, une petite sueur perle sur sa peau fine, mais tandis qu’Isa photographie les vestiges superbes d’une ville morte, sous le soleil éclatant de l’été turc, les yeux de Bahar s’embuent, noyés d’une mélancolie insondable. Isa s’ennuie (c’est bien la pire peine de ne savoir pourquoi mon cœur a tant de peine…). Il parle, elle ne lui répond plus, la relation vire à l’affrontement. Tout ce qui semblait les unir devient maintenant cause de discorde. Il la quitte, mais c’est elle qui part, le dépossédant de la décision ultime. Les vacances finies, Isa retrouve une ancienne maîtresse. Leurs rapports sont rageurs et brutaux, sexuellement frénétiques, mais profondément frustrants : ce désir-là a un arrière-goût de désespoir et de quête déçue d’une fusion impossible. Il pleut des trombes d’eau, le Bosphore est gris, c’est l’automne.
Bahar lui a demandé de l’oublier, a pris ses distances et il ne supporte pas. Peut-être moins par amour que parce qu’il déteste ne pas avoir le dernier mot. Il repartira à la recherche de Bahar, en tournage dans un bled paumé en montagne (je sais que tu n’étais pas heureuse avec moi. Mais j’ai changé, je te le jure). La neige tombe à gros flocons : c’est l’hiver.
Au gré des saisons, des humeurs du temps, leur relation fluctue, comme leurs états d’âme, les mouvements de leur cœur. En apparence ils sont toujours les mêmes, ils n’y ont pas pris garde mais ils n’ont jamais cessé de changer et si Bahar pleure, sur elle-même comme sur leur amour perdu, c’est qu’elle sait que le film de la vie ne peut se rejouer à rebours, les fleuves ne remontent jamais vers leur source. On ne verra que trois saisons, mais le nom de Bahar signifie printemps, comme un petit signe, au milieu de toute cette sublime nostalgie, que l’amour peut germer encore, ailleurs, après la solitude d’un hiver gris, froid et floconneux…
On avait adoré Uzak, du même Nuri Bilge Ceylan. Les Climats confirme son formidable goût pour l’image, son extraordinaire sens de l’espace, de la composition des plans, cette capacité à transmettre les vibrations des sentiments humains en fusion avec les vibrations de la lumière, du décor : c’est du cinéma intime qui respire large, où la relation privée trouve un écho universel. Ici, il joue lui-même le rôle d’Isa et sa femme dans la vie est Bahar à l’écran. Au delà de cette histoire singulière, c’est le rapport de l’homme et de la femme qu’il questionne : rapport de domination, de violence parfois, incapacité à accepter l’autonomie de l’autre, à communiquer, à entendre ses besoins, ses désirs, incapacité aussi à être en harmonie avec soi-même. Obsédés constamment par un immense appétit d’amour, hantés par une impuissance chronique à freiner le glissement du temps et des saisons qui le signent, les êtres humains seraient-ils définitivement condamnés à la solitude et au désamour ?